Cette idée, excellente au premier abord, avait une chose contre elle. On ne pouvait la mettre à exécution qu'en dépensant de l'argent, et il n'y avait pas d'argent à dépenser. Mme Ferraris reculait devant l'idée de se servir du billet de mille livres. Elle l'avait mis en sûreté dans une maison de banque. Si l'on parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la tête aux pieds et prenait des airs de mélodrame en parlant du «prix du sang de son mari!»
Dans ces conditions, les tentatives à faire pour découvrir le mystère de la disparition de Ferraris furent remises à un autre moment.
C'était dans le dernier mois de l'année 1860. La commission d'enquête était déjà à l'ouvrage; elle avait commencé ses travaux le 6 décembre et la location faite par lord Montbarry expirait le 10. Les compagnies d'assurances furent avisées par dépêche que les avocats de lady Montbarry lui avaient conseillé de se rendre à Londres dans le plus bref délai; le baron Rivar, croyait-on, devait l'accompagner en Angleterre; mais il n'avait pas l'intention de rester dans ce pays, à moins que ses services ne fussent absolument indispensables à sa soeur. Le baron, connu pour un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines découvertes récentes faites aux États-unis, et il désirait les étudier sur place.
M. Troy sut bientôt tout cela et s'empressa de communiquer ces nouvelles à Mme Ferraris, qui, dans son inquiétude croissante sur le sort de son mari, faisait de fréquentes, de trop fréquentes visites même, à l'étude du notaire. Elle voulut redire à son amie et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agnès refusa de l'entendre et défendit positivement qu'on lui parlât davantage de la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus.
«M. Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la bienvenue chez moi: je suis prête à vous aider du peu d'argent dont je peux disposer, s'il est nécessaire; mais ce que je vous demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie d'oublier… (la voix lui manqua, elle s'arrêta un instant) d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry. Aidez-moi par votre silence à retrouver la tranquillité, s'il est possible. Ne me dites plus rien jusqu'à ce que je puisse me réjouir avec vous du retour de votre mari.»
On était déjà au 13 du mois, et M. Troy avait recueilli un plus grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la commission d'enquête étaient terminés. Le rapport était arrivé de Venise ce jour même.
VIII
Le 14, les directeurs et leurs conseillers se réunirent pour entendre la lecture du rapport. En voici le texte:
Personnel et confidentiel.
«Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes arrivés à Venise le 6 décembre 1860. Le même jour nous nous présentâmes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa dernière maladie.