—Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.»
Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants noirs fanés, en signe d'horreur.
«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma place à cause de ce que j'ai vu…?»
Agnès l'arrêta.
«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris?
—Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot, ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor, le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi, monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez par vous-même, mademoiselle.»
Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme. Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite inutilement pour retrouver le courrier disparu.
Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry, fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la fois de Mme Rolland.
Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats d'enthousiasme.
«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à cheval. À quelle heure vient-elle demain.