A mesure que le Calife allait en avant, on lui présentait toutes sortes d'objets pitoyables; des aveugles, des demi-aveugles, des messieurs sans nez, des dames sans oreilles, et le tout pour relever la grande charité de Fakreddin qui, avec ses barbons, distribuait à la ronde les cataplasmes et les emplâtres. A midi, il se fit une superbe entrée d'estropiés, et bientôt on vit dans la plaine les plus jolies sociétés d'infirmes. Les aveugles, en tâtonnant, allaient avec les aveugles; les boiteux clochaient ensemble, et les manchots gesticulaient du seul bras qui leur restait. Aux bords d'une grande chute d'eau se trouvaient les sourds; ceux de Pégu avaient les oreilles les plus belles et les plus larges, et jouissaient de l'agrément d'entendre encore moins que les autres. Ce lieu était aussi le rendez-vous des superfluités en tout genre, comme des goîtres, des bosses, et même des cornes, dont plusieurs avaient un poli admirable.

L'Emir voulut rendre la fête solennelle, et faire tous les honneurs possibles à son illustre convive; en conséquence, il fit étendre sur le gazon une multitude de peaux et de nappes. On servit des pilaus de toutes les couleurs, et autres mets orthodoxes pour les bons musulmans. Vathek, qui était honteusement tolérant, avait eu le soin d'ordonner des petits plats d'abomination[21] qui scandalisaient les fidèles. Bientôt, toute la sainte assemblée se mit à manger de son mieux. Le Calife eut envie d'en faire autant; et malgré toutes les remontrances du chef des eunuques, il voulut dîner sur le lieu même. Aussitôt l'Emir fit dresser une table à l'ombre des saules. Au premier service on donna du poisson tiré d'une rivière qui coulait sur un sable doré au pied d'une colline fort haute. On rôtissait ce poisson à mesure qu'on le prenait, et on l'assaisonnait ensuite avec des fines herbes du mont Sina; car chez l'Emir tout était aussi pieux qu'excellent.

On était aux entremets du festin, quand tout-à-coup un son mélodieux de luths que répétaient les échos, se fit entendre sur la colline. Le Calife, saisi d'étonnement et de plaisir, leva la tête, et il lui tomba sur le visage un bouquet de jasmin. Mille éclats de rire succédèrent à cette petite niche, et à travers les buissons on aperçut les formes élégantes de plusieurs jeunes filles qui sautillaient comme des chevreuils. L'odeur de leurs chevelures parfumées parvint jusqu'à Vathek; il suspendit son repas, et comme enchanté il dit à Bababalouk: Les Périses[22] sont-elles descendues de leurs sphères? Vois-tu celle dont la taille est si déliée, qui court avec tant d'intrépidité sur les bords des précipices, et qui en tournant la tête, semble ne faire attention qu'aux gracieux replis de sa robe? Avec quelle jolie petite impatience elle dispute son voile aux buissons! Serait-ce elle qui m'a jeté les jasmins?—Oh! c'est bien elle, répondit Bababalouk, et elle serait fille à vous jeter vous-même du rocher en bas; je la reconnais: c'est ma bonne amie Nouronihar, qui m'a si poliment prêté son escarpolette. Allons, mon cher seigneur et maître, continua-t-il, en rompant une branche de saule, permettez-moi de l'aller fustiger pour vous avoir manqué de respect. L'Emir ne saurait s'en plaindre; car, sauf ce que je dois à sa piété, il a grand tort de tenir un troupeau de demoiselles sur les montagnes; l'air vif donne trop d'activité aux pensées.

Paix, blasphémateur, dit le Calife; ne parle pas ainsi de celle qui entraîne mon cœur sur ces montagnes. Fais plutôt que mes yeux se fixent sur les siens, et que je puisse respirer sa douce haleine. Avec quelle grace et quelle légèreté elle court palpitant dans ces lieux champêtres! En disant ces mots, Vathek étendit ses bras vers la colline, et levant les yeux avec une agitation qu'il n'avait jamais sentie, il cherchait à ne pas perdre de vue celle qui l'avait déjà captivé. Mais sa course était aussi difficile à suivre que le vol d'un de ces beaux papillons azurés de cachemire, si rares et si semillants.

Vathek, non content de voir Nouronihar, voulait aussi l'entendre, et prêtait avidement l'oreille pour distinguer ses accents. Enfin il entendit qu'elle disait à une de ses compagnes, en chuchotant derrière le petit buisson d'où elle avait jeté le bouquet; Il faut avouer qu'un Calife est une belle chose à voir: mais mon petit Gulchenrouz est bien plus aimable; une tresse de sa douce chevelure vaut mieux que toute la riche broderie des Indes; j'aime mieux que ses dents me serrent malicieusement le doigt que la plus belle bague du trésor impérial. Où l'as-tu laissé, Sutlemémé? Pourquoi n'est-il pas ici?

Le Calife inquiet aurait bien voulu en entendre davantage; mais elle s'éloigna avec toutes ses esclaves. L'amoureux Monarque la suivit des yeux jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue, et demeura tel qu'un voyageur égaré pendant la nuit, à qui les nuages dérobent la constellation qui le dirige. Un rideau de ténèbres semblait s'être abaissé devant lui; tout lui paraissait décoloré, tout avait pour lui changé de face. Le bruit du ruisseau portait la mélancolie dans son ame, et ses larmes tombaient sur les jasmins qu'il avait recueillis dans son sein brûlant. Il ramassa même quelques cailloux pour se ressouvenir de l'endroit où il avait senti les premiers élans d'une passion, qui jusqu'alors lui avait été inconnue. Mille fois il avait tâché de s'en éloigner, mais c'était en vain. Une douce langueur absorbait son ame. Etendu au bord du ruisseau, il ne cessait de tourner ses regards vers la cîme bleuâtre de la montagne. Que me caches-tu, rocher impitoyable! s'écriait-il: qu'est-elle devenue? Qu'est-ce qui se passe dans tes solitudes? Ciel! peut-être en ce moment elle erre dans tes grottes avec son heureux Gulchenrouz!

Cependant le serein commençait à tomber. L'Emir, inquiet pour la santé du Calife, fit avancer la litière impériale; Vathek s'y laissa porter sans s'en apercevoir, et fut ramené dans le superbe salon où il avait été reçu la veille.

Mais laissons le Calife livré à sa nouvelle passion, et suivons sur les rochers Nouronihar, qui avait enfin rejoint son cher petit Gulchenrouz. Ce Gulchenrouz était le seul enfant d'Ali Hassan, frère de l'Emir, et la créature de l'univers la plus délicate, la plus aimable. Depuis dix ans son père était parti pour voyager sur des mers inconnues, et l'avait confié aux soins de Fakreddin. Gulchenrouz savait écrire en différents caractères avec une précision merveilleuse, et peignait sur le vélin les plus jolis arabesques du monde. Sa voix était douce, et il l'accordait avec le luth de la manière la plus attendrissante. Quand il chantait les amours de Meignoun et de Leilah[23], ou de quelqu'autres amants infortunés de ces siècles antiques, les larmes baignaient les yeux de ses auditeurs. Ses vers (car comme Meignoun il était poète) inspiraient une langueur et une mollesse bien dangereuses pour les femmes. Toutes l'aimaient à la folie; et quoiqu'il eût treize ans, on n'avait pas encore pu l'arracher du harem. Sa danse était légère comme ce duvet que font voltiger dans l'air les zéphirs du printemps. Mais ses bras qui s'entrelaçaient si gracieusement avec ceux des jeunes filles, lorsqu'il dansait, ne pouvaient pas lancer les dards à la chasse, ni dompter les chevaux fougueux que son oncle nourrissait dans ses pâturages. Il tirait pourtant de l'arc d'une main sûre, et il aurait devancé tous les jeunes gens à la course, si on avait osé rompre les liens de soie qui l'attachaient à Nouronihar.

Les deux frères avaient mutuellement engagé leurs enfants l'un à l'autre, et Nouronihar aimait son cousin encore plus que ses propres yeux, tout beaux qu'ils étaient. Ils avaient tous deux les mêmes goûts et les mêmes occupations, les mêmes regards longs et languissants, la même chevelure, la même blancheur; et quand Gulchenrouz se parait des robes de sa cousine, il semblait être plus femme qu'elle. Si par hasard il sortait un moment du harem pour aller chez Fakreddin, c'était avec la timidité du faon qui s'est séparé de la biche. Avec tout cela il avait assez d'espiéglerie pour se moquer des barbons solennels; aussi le tançaient-ils quelquefois sans pitié. Alors, il se plongeait avec transport dans l'intérieur du harem, tirait toutes les portières sur lui et se réfugiait en sanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimait ses fautes plus qu'on n'a jamais aimé les vertus.

Nouronihar, après avoir laissé le Calife dans la prairie, courut avec Gulchenrouz sur les montagnes tapissées de gazon, qui protégeaient la vallée où Fakreddin faisait sa résidence. Le soleil quittait l'horison; et ces jeunes gens, dont l'imagination était vive et exaltée, crurent voir dans les beaux nuages du couchant les dômes de Shaddukian et d'Ambreabad[24] où les Péris font leur demeure. Nouronihar s'était assise sur le penchant de la colline, et tenait la tête parfumée de Gulchenrouz sur ses genoux. Mais l'arrivée imprévue du Calife, et l'éclat qui l'environnait avaient déjà troublé son ame ardente. Entraînée par sa vanité, elle n'avait pu s'empêcher de se faire remarquer de ce prince. Elle avait bien vu qu'il ramassait les jasmins qu'elle lui avait jetés, et son amour-propre en était flatté. Aussi, fut-elle toute troublée, lorsque Gulchenrouz s'avisa de lui demander ce qu'était devenu le bouquet qu'il lui avait cueilli. Pour toute réponse, elle le baisa au front, et s'étant levée à la hâte, elle se promena à grands pas dans une agitation et une inquiétude qu'on ne saurait décrire.