Une femme en grand deuil pencha la tête en passant.

Un cabriolet portant un Québecquois obèse vint en collision avec une charrette conduite par une paysanne coiffée d’un chapeau à larges bords; tant on était curieux de voir ce qui se passait.

Un homme s’arrêta même au haut de la rue, comme s’il eût pu de là apercevoir quelque chose.

Au moment où Kitty faisait son apparition avec Arbuton, l’artiste la regarda et sourit en homme qui paraît savoir à qui il a affaire, et Kitty suivit des yeux le regard qu’il ramena sur son dessin, lequel représentait un vieux toit, avec un balcon fermé de persiennes vertes, au-dessus duquel une balustrade en bois brut, délabrée par les intempéries, laissait passer un géranium à travers ses barreaux; une lucarne avec son loqueteau et son espagnolette, à côté d’un belvédère de forme orientale, surmonté d’un dôme en fer-blanc reluisant au soleil;—une confusion pittoresque d’objets apparemment réunis par le hasard et à différentes époques, et formant malgré tout un ensemble harmonieux.

Cette bizarre accumulation de toits les uns sur les autres, dépassant considérablement le niveau des maisons environnantes, se détachait altièrement sur les blancheurs du matin. Des pigeons blancs voltigeaient en cercles autour du belvédère, ou bien se perchaient en roucoulant sur l’allège de la fenêtre, où l’on voyait une jeune fille occupée à coudre.

—Mais c’est Hilda dans sa tour, dit Kitty, certainement! Et c’est justement l’espèce de rue qui convient à ses regards. Tout ce monde semble échappé d’un roman et prêt à y rentrer. Et ces drôles de petites maisons! on dirait qu’elles sont faites exprès pour des scènes d’imagination.

Arbuton sourit avec condescendance—à ce que pensa Kitty—devant cette explosion d’enthousiasme, mais elle n’y fit pas attention.

Au bout de la rue, elle se retourna un instant pour jeter encore un coup d’œil sur le charmant spectacle, pendant qu’Arbuton lui-même manifestait son admiration et trouvait que l’artiste faisait un joli travail.

—Ce qui me surprend, dit-il, c’est que Québec ne soit pas assiégé par les peintres d’un bout de l’été à l’autre. On les voit partout sur nos grèves et nos grandes routes à la recherche d’un lambeau de paysage pittoresque; s’ils venaient ici, ce serait pour eux la manne dans le désert.

—Je suppose qu’il y a, à trouver de la grâce et des beautés de détails dans des sujets qui y prêtent peu, un plaisir que l’on n’éprouverait pas en présence d’autres sujets plus complets. En tout cas, si j’avais à écrire un roman, j’aimerais à choisir les événements les plus simples, à leur donner pour scène l’endroit le plus prosaïque, et j’en tirerais parti de mon mieux. Tenez, un livre que j’aime, c’est une histoire intitulée: Détails. Tout simplement la vie—durant une semaine—de deux jeunes gens qui se rencontrent dans une vieille maison de campagne de la Nouvelle-Angleterre. Rien d’extraordinaire; les petites choses de l’existence quotidienne racontées avec un charme exquis; et tout se terminant d’une façon naturelle—sans résultat particulier;—en un mot, un tableau simple et vrai de ce qui se passe dans la vie réelle.