—Chut, Edith! interrompit la plus jeune, c’est un Anglais!

Et tous trois reconnurent tacitement le droit d’un Anglais, non seulement de faire attendre un vaisseau, mais d’arrêter tout le système solaire au besoin, s’il possède un billet de passage pour n’importe quelle planète du firmament; et cela, pendant que M. Miles Arbuton, de Boston, Etat de Massachusetts, passait commodément d’un vapeur à l’autre.

Il avait plus d’une fois été pris pour un Anglais, et l’erreur de ces bonnes gens, s’il l’eût connue, ne l’aurait aucunement surpris.

Peut-être même aurait-elle eu pour effet d’adoucir un peu le jugement qu’il porta sur eux, quand il les aperçut en face de lui, à la table du déjeuner. Mais il n’en savait rien, et il reconnut en eux des Anglais assez vulgaires, avec certains airs de cabotins ou de chanteurs de profession.

Au lieu d’une toilette de voyage, la jeune fille portait une robe d’un bleu vif et clair; et, au-dessus de ses yeux bleu-ciel et de ses joues brillantes de fraîcheur, une couronne de cheveux couleur d’épis mûrs se déroulait en boucles et en tresses abondantes.

C’était magnifique, à distance; mais de près, c’était un peu fauve.

M. Arbuton laissa tomber son regard, de la figure à la robe bleu-clair, laquelle n’était ni neuve ni très fraîche; et, avec une légère expression de froide indifférence, il concentra son attention sur son médiocre déjeuner de voyageur.

Au même instant, il se trouvait être lui-même un objet d’intérêt pour une autre jeune personne placée à côté de nos Anglais, et dont les yeux d’un gris tendre jetaient de temps en temps vers lui un regard où l’on découvrait un vague sentiment d’impressionnabilité.

Il était pour elle ce mystérieux et divin peut-être que tout jeune homme est toujours pour une jeune fille.

De plus, il s’entourait pour elle d’une espèce de nimbe romanesque, car elle reconnaissait en lui ce même jeune homme à moustache blonde qu’elle avait entrevu à Niagara, la semaine précédente, sur le pont de l’île aux Chèvres.