La jolie dame assise à côté le trouvait aussi bien beau, beau comme un jeune homme peut l’être aux yeux d’une femme mariée, mais sans en aucune manière faire tort au mari, ce monsieur d’âge mûr et de belle humeur qui venait d’ajouter une saucisse aux œufs et au jambon qu’il avait déjà sur son assiette.
C’était un bel homme, lui aussi; mais sa barbe, qu’il laissait croître, était rousse, tandis que les moustaches d’Arbuton étaient blondes.
Et puis sa toilette n’avait pas cette scrupuleuse élégance qui distinguait celle du Bostonien. Il y avait dans toute sa personne un certain air de négligence s’accordant assez avec quelques-uns de ses mouvements dégagés et vifs qui révélaient un ancien militaire.
—Voilà un jeune John Bull de belle apparence, se dit-il en apercevant Arbuton.
Et il n’y pensa plus, ne se sentant pas plus déprécié en présence du prétendu Anglais que si celui-ci eût été français ou espagnol.
De son côté, si Arbuton avait rencontré un Anglais aussi bien mis qu’il l’était lui-même, il se serait au contraire interrogé de suite pour se rendre compte de la différence individuelle et nationale qui pouvait exister entre eux.
A son tour il jeta un coup d’œil sur ses nouveaux compagnons de voyage, et jugea qu’il ne devait avoir rien de commun avec eux, malgré les yeux gris, voilés de longs cils, dont nous avons parlé.
Ce n’est pas qu’on eût fait la moindre avance de nature à provoquer une accointance, ou qu’Arbuton crût avoir le choix d’entrer ou non en communication avec eux; mais il avait l’habitude de se protéger ainsi lui-même contre les hasards de la vie, et se faisait un devoir d’éviter toute liaison que, plus tard, des raisons sociales pouvaient le forcer de rompre.
C’était quelquefois un sacrifice, car il n’avait pas encore passé l’âge où l’on prend un vif intérêt à toute nouvelle connaissance, quelle qu’elle soit.
Après avoir déjeuné, lorsqu’il eut fait le tour du bateau et passé en revue tous ses compagnons de route, il se dit qu’il ne pouvait avoir que peu de rapports avec aucun d’eux, et que, probablement, il lui faudrait faire appel à tout l’esprit de tolérance dont il avait dû s’armer pour faire un bout de voyage sur son propre continent, pendant la belle saison.