La brise provoquée par la marche du steamer était froide et crue; et le gaillard d’avant était presque abandonné à nos Anglais, qui avaient repris leur promenade rapide d’un travers du pont à l’autre, riant et plaisantant comme toujours, tandis que le vent fouettait les joues roses de la jeune fille avec les boucles dorées de ses cheveux flottants, et dessinait ses gracieuses formes sous les plis serrés de sa toilette bleu-clair.

Un moment hors d’haleine, ils allèrent s’asseoir auprès d’une grosse dame américaine dont les incisives laissaient voir de l’or dans tous leurs interstices, puis se levèrent de nouveau et se mirent à courir à qui mieux mieux d’un bout à l’autre du steamer.

M. Arbuton tourna les talons d’un air mécontent.

Sur la poupe il trouva une plus nombreuse compagnie.

La plupart sommeillaient sur des romans ou des revues qu’ils s’étaient procurés chez le libraire du bord; trois dames écoutaient un monsieur qui lisait tout haut dans un journal le récit d’un terrible naufrage, d’autres dames et messieurs voyageaient sans cesse entre leurs cabines et le pont, suivant l’habitude de certains voyageurs; d’autres restaient assis les yeux fermés, comme si, étant venu pour visiter le Saguenay, ils avaient fait vœu de ne rien voir du Saint Laurent, afin de conserver pour les merveilles de son affluent toute la virginité de leurs impressions et de leur admiration.

Cependant le Saint-Laurent méritait d’être regardé, ainsi que l’admettait M. Arbuton lui-même, qui n’aimait pas les paysages américains—contrairement à ses compatriotes, qui les exaltent comme les plus pittoresques du monde.

En quittant Québec avec son rocher couronné de murailles, et en suivant le cours majestueux du fleuve, vous apercevez d’abord la cataracte neigeuse du Montmorency, qui, dans un enfoncement bleuâtre, précipite son éternelle avalanche dans l’abîme.

En face de vous, la magnifique île d’Orléans étend ses rives basses, qui, avec leurs terres cultivées et leurs bouquets de pins et de chênes, sont encore aussi belles que le jour où la vigne sauvage, festonnant la forêt primitive, excita la facile admiration du vieux Jacques Cartier, et lui fit donner à ce charmant séjour le nom d’île de Bacchus.

A deux heures de marche en aval, les deux rives du fleuve se couvrent de populeux villages groupés autour de leur église à la flèche élancée, soit au fond de quelque anse creusée par les eaux, soit plus pittoresquement penchés sur quelque gracieuse colline.

Les côtes, nulle part abruptes et escarpées, semblent taillées pour un de ces fleuves majestueux des pays méridionaux, larges et dormants, reflétant l’azur du ciel, toute la longueur du jour jusqu’au coucher du soleil. Mais nul palmier ne fait miroiter sa brillante silhouette sur ces bords d’un vert clair et uniforme: le pâle bouleau, svelte et délicat, mire seul dans les eaux la blancheur hibernale de son feuillage.