—Tenez, vous auriez ri vous-même, si vous aviez vu l’air de grand seigneur avec lequel il renvoya les pauvres diables qui sortaient des maisons voisines pour lui porter secours, la pose superbe qu’il avait en récompensant le petit tonnelier, la manière héroïque dont il s’est séparé de son paletot—qu’il ne peut guère remplacer à Québec—la politesse distraite avec laquelle il s’empara de ma main pour la placer sous son bras, et son départ triomphal avec moi. Mais le comble, Fanny—et elle se courba sous un formidable accès de gaieté longtemps retenue—le comble, c’était le fer, vous savez, le fer rouge du tonnelier; il me semblait voir le chien porter sur son nez, pour le reste de ses jours, la marque qui sert à constater combien chaque tonneau contient de gallons.
—Kitty, ne soyez point... sacrilège, s’écria Mme Ellison.
—Non, je ne suis point sacrilège, répliqua-t-elle, haletante et respirant à peine. Je n’ai jamais autant respecté M. Arbuton; et vous venez d’avouer que je n’ai pas l’habitude d’être aussi scrupuleuse à son égard. Mais, de ma vie, je n’ai jamais été si contente de voir Dick, et d’avoir un prétexte pour rire. Je n’ai pas dit un mot à M. Arbuton, car il n’aurait pas pu, quand même il l’aurait voulu, me laisser rire assez pour en finir. Je marchais péniblement, mais gravement à côté de lui, et ni lui ni moi n’en avons parlé à Dick, conclut-elle, hors d’haleine. Et maintenant je ne vois pas pourquoi je vous conte cela, à vous; cela me paraît méchant et cruel, fit-elle toute contrite et presque pensive.
Ce récit n’avait pas fait rire Mme Ellison.
—Eh bien, Kitty, dit-elle, s’il s’agissait d’une autre jeune fille, je dirais qu’il y a manque de cœur à agir comme vous l’avez fait.
—Je sais que c’est un manque de cœur, Fanny; et vous n’avez pas besoin de faire allusion à nulle autre jeune fille. Je suis sûre cependant de ne pas avoir laissé échapper une seule syllabe qui pût le blesser; au contraire, il s’était montré très désagréable un moment auparavant, et je lui ai tout pardonné lorsque je l’ai vu si mortifié. Vous voyez que je ne manque pas de sentiment.
Mais un instant après, la jeune fille se leva, prit les mains de sa cousine dans les siennes, et s’écria avec explosion:
—Oui, Fanny, j’ai manqué de cœur. Je crains de n’avoir montré ni sympathie ni compassion. J’ai peur d’avoir paru insensible et dure. J’aurais dû songer seulement au danger qu’il avait couru; maintenant il me semble que je n’y ai presque pas pensé. Oh! c’est cruel de ma part d’avoir vu en cela quelque chose de risible. Que puis-je faire maintenant?
—En tout cas, ne perdez pas la tête, Kitty. Il ne sait pas que vous avez ri de lui. Vous n’avez rien à y faire.
—Si fait. Il ne sait pas que j’ai ri de lui; mais il faut vous dire que j’ai ri beaucoup lorsque nous avons rencontré Dick; et que doit-il en penser?