SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY.

I
En Remontant le Saguenay

Sur le gaillard d’avant du bateau à vapeur qui devait quitter Québec le mardi, à sept heures du matin, Mlle Kitty Ellison attendait le moment joyeux du départ, tranquillement assise, et sans manifester trop d’impatience; car, en réalité, si l’image du Saguenay n’eût brillé devant elle avec toutes ses promesses attrayantes, elle aurait trouvé le plus grand des bonheurs à contempler simplement le Saint-Laurent et Québec.

Le soleil versait une lumière chaude et dorée sur la haute-ville ceinturée de murs grisâtres, et sur le pavillon de la citadelle endormi le long de son mât, tout en lustrant d’un rayon plein de caresses les toits en fer-blanc de la basse-ville.

Au sud, à l’est et à l’ouest s’échelonnaient des monts à teinte violette et des plaines parsemées de maisons blanches, avec des effets d’ombres et de rayonnements humides à réjouir le cœur le plus morose.

En face, le fleuve berçait mille embarcations de toute sorte, et se perdait mystérieusement, dans le lointain, sous des couches de vapeurs argentées.

De légers souffles brumeux, ainsi que des flammes aériennes et incolores, s’élevaient de la surface de l’eau, dont les profondeurs mêmes semblaient tout imprégnées de lueurs chatoyantes.

Non loin, un gros navire noir levait son ancre en déployant ses voiles, et la voix des matelots arrivait douce et triste—et pourtant pleine d’un charme étrange—aux oreilles de la jeune fille pensive, dont le rêve suivait par anticipation le vaisseau dans sa course autour du globe, et revenait instantanément sur le pont du vapeur qui devait la conduire au Saguenay.

Elle était un peu penchée en avant, les mains tombantes sur ses genoux; et ses pensées vagabondes voltigeaient, suivant leur caprice, de souvenirs en espérances, autour d’une idée principale: la conscience d’être la plus heureuse des jeunes filles, favorisée au-delà de ses désirs et de son mérite.

Être partie, comme elle, pour une simple promenade d’une journée à Niagara, et avoir pu, grâce à la garde-robe d’une cousine, s’aventurer jusqu’à Montréal et Québec; être sur le point de voir le Saguenay, avec la perspective de revenir par Boston et New-York; c’était là, à ses yeux, plus qu’un simple mortel pût désirer; et, ainsi qu’elle l’avait écrit à ses cousines, elle aurait voulu faire partager son bonheur à toute la population d’Eriécreek.