Le premier soin du colonel Ellison avait été de mander un médecin pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte de l’entorse qui avait fait boiter ses projets.

Le cas n’était pas grave, mais Mme Ellison avait par ses imprudences de la veille aggravé son mal, et—pour au moins une semaine, et peut-être deux ou trois—elle était condamnée à ce repos absolu que les médecins prescrivent avec tant d’indifférence pour les intérêts et les devoirs de leurs patients.

Le colonel avait encore trop du soldat pour se révolter contre les ordres du docteur, mais il était d’un tempérament trop actif pour s’y soumettre lui-même passivement.

En conséquence il ne se proposa rien moins que la conquête de Québec—au point de vue historique s’entend—et dès avant son dîner, il commença ses préparatifs de campagne.

Il sortit donc et fit une descente chez tous les libraires qu’il put découvrir dans chaque recoin de la haute et de la basse ville, et revint à la maison avec toute une cargaison de guides de Québec et d’opuscules sur les épisodes de l’histoire locale, comme en produit beaucoup le goût littéraire de ceux qui vivent loin des grands centres.

Le colonel—qui s’était livré activement aux affaires en quittant l’armée après la guerre—avait toujours quelque journal sur lui, mais il ne lisait pas un grand nombre de livres.

De tous les volumes qui composaient la bibliothèque du docteur, il n’avait jamais, dans sa jeunesse, ouvert volontiers que le théâtre de Shakespeare et Don Quichotte, dont il savait de longs passages par cœur.

Il avait abordé par-ci par-là certains autres ouvrages, mais, pour la plupart des auteurs favoris de Kitty, il professait une aussi sincère indifférence que pour les architectes des constructions préhistoriques dont nous avons parlé.

Il avait lu un livre de voyages: Innocents Abroad, œuvre tellement supérieure, suivant lui, qu’il ne croyait pas avoir besoin de lire autre chose sur les différents pays qui s’y trouvent décrits.

Lorsqu’il rentra avec sa bizarre collection de brochures, Kitty et Fanny surent tout de suite à quoi elles pouvaient s’attendre; car le colonel était aussi bien disposé à profiter des recherches littéraires toutes faites qu’il l’était peu à recourir lui-même aux sources originelles.