Peut-être même étaient-ils moins à ses yeux des contemporains en chair et en os, que les différentes figures d’un grand tableau historique.
“Enfin, je veux que tu te rappelles, ma chère enfant, écrivait-il, que dans Boston, tu es non seulement au berceau de la liberté américaine, mais dans l’endroit encore plus sacré de sa résurrection. Là a pris naissance tout ce qu’il y a de noble, de grand, de libéral et d’éclairé dans notre vie nationale. Et je suis sûr que tu y trouveras le caractère général de la population marqué au cachet de la plus magnanime démocratie. Si je pouvais t’envier quelque chose, ma chère enfant, je t’envierais certainement l’avantage que tu as de visiter une ville où l’homme n’est apprécié qu’à sa valeur personnelle, où la couleur, la richesse, la famille, la profession et autres vulgaires et fausses distinctions sociales, sont complètement effacées par le mérite individuel.”
Kitty reçut la lettre de son oncle la veille de son départ pour le Saguenay, et trop tard pour exécuter ses recommandations concernant Québec. Mais, en ce qui regardait Boston, elle était bien résolue de se rendre aux désirs du vieillard jusqu’aux dernières limites du possible.
Elle savait du reste que l’aimable M. March devait être en connaissance avec quelques-uns de ces personnages.
Kitty avait la lettre de son oncle dans sa poche, et se disposait à l’en tirer pour la relire, lorsque autre chose attira son attention.
Le bateau devait partir à sept heures et il était déjà sept heures et demie. Trois voyageurs anglais arpentaient le pont en face de Kitty, avec une certaine impatience, car on savait, grâce au subtil procédé par lequel toute matière d’intérêt général transpire toujours dans ces sortes d’endroits, que le déjeuner ne serait pas servi avant le départ du vapeur, et ces braves Anglais paraissaient munis de l’appétit qui accompagne toujours les admirables facultés digestives de leur nation.
Mais ils avaient aussi une bonne humeur qui ne s’allie pas si généralement avec l’appétit de ces insulaires.
L’homme, qui portait une élégante casquette de Glengarry ainsi qu’un complet gris assez commun, donnait l’un de ses bras à une dame d’un extérieur gai et sans façon, qui paraissait être sa femme, et l’autre à une aimable et jolie jeune fille qui lui ressemblait assez pour être sa sœur.
Il marchait rapidement de long en large, disant qu’il voulait s’ouvrir l’appétit pour le déjeuner.
Cela faisait rire les deux dames à tel point que la plus âgée, perdant l’équilibre, brisa l’un de ses hauts talons de bottines, qu’elle jeta prestement par dessus bord.