—Dick avait raison, se dit-elle; je ne dois pas me laisser traiter comme une oie.
Et quand le clairon de la citadelle appela les soldats au repos, et que la cloche rustique envoya les nonnes rêver du paradis, elle-même s’endormit le sourire sur les lèvres et le cœur léger dans la poitrine.
VI
UNE LETTRE DE KITTY
Québec, 15 août 1870.
Chères cousines,
Depuis la lettre que je vous ai écrite un jour ou deux après notre arrivée ici, nous avons fait bien du chemin, comme vous devez l’imaginer. Toute une semaine s’est écoulée, et nous supportons encore notre loisir forcé sans nous plaindre. Boston et New-York commencent à entrer—au moins pour nous—dans le domaine des improbabilités; mais comme Québec est toujours inépuisable, je ne regrette aucunement le temps que nous lui consacrons.
Fanny est toujours sur sa chaise longue. Le côté intéressant de son affliction est disparu pour elle, et maintenant elle s’occupe exclusivement de diriger nos expéditions dans la ville. Elle sait le plan et l’histoire de Québec par cœur, et elle tient à ce que nous suivions ses instructions à la lettre.
Pour s’en assurer, elle exige souvent que nous sortions ensemble, Dick et moi, lors même qu’elle aimerait à le garder près d’elle, ne voulant se fier ni à l’un ni à l’autre en particulier. Et quand nous sommes de retour, elle nous interroge séparément pour voir si nous n’avons pas omis quelque chose. Cela nous force de ne rien négliger.
Elle dit qu’il me faudra donner à l’oncle Jack des détails complets et circonstanciés sur tout ce qu’il veut connaître de ces lieux célèbres; et j’espère réellement être en état de le faire si je continue,—ou plutôt si l’on continue à me stimuler de cette façon. Chez Fanny, ce n’est que du zèle pour la cause, car, vous le savez elle ne prend guère de plaisir personnel à tout cela; elle n’y trouve pas d’autre satisfaction que celle d’atteindre son but.
La principale consolation qu’elle éprouve dans la triste obligation où elle est de ne pas bouger, c’est de voir ma tournure dans ses différentes robes. Lorsqu’elle me voit apparaître avec une nouvelle mise, elle soupire et s’écrie: “Oh! si cela pouvait dépendre de mes toilettes!” Alors elle se lève, se traîne, sautille à travers l’appartement jusqu’en face de mon miroir, fixe une épingle ici, attache un ruban là, retape légèrement mes cheveux qu’elle a arrangés elle-même; puis elle regagne misérablement son canapé, heurte son pied malade contre quelque chose, et se remet à se plaindre de plus belle, heureuse de poser en martyre.