Les jours où elle s’imagine ne devoir jamais guérir, elle ne sait pas pourquoi je ne garderais pas tous ses effets, pour en finir; et lorsqu’elle se croit déjà rétablie, elle me dit qu’à son retour elle m’achètera une toilette en tout semblable à celle que j’ai sur moi dans le moment. Alors elle recommence à sautiller pour avoir ma mesure exacte, me fait l’histoire de chaque point de couture, me signale les légères modifications qu’elle se propose de faire, et les changements de garniture qui conviendront le mieux à mon teint. En définitive elle finit par me promettre quelque chose de tout différent. Vous connaissez déjà Fanny; vous n’avez qu’à multiplier le tout par à peu près cinquante mille. Son entorse n’a fait que développer les points saillants de son caractère.

Outre qu’il fait partie du corps expéditionnaire de Fanny avec un dévoûment réel à ce qu’il appelle la cause de l’oncle Jack, Dick se comporte admirablement. Tous les matins, après déjeuner, il se rend à l’hôtel, constate le nombre des nouveaux arrivés, lit les journaux, et, bien que nous ne puissions après cela rien tirer de lui, nous nous imaginons tant bien que mal connaître toutes les nouvelles. Il s’est mis à fumer dans une pipe de terre cuite pour se conformer à la mode canadienne, et porte une espèce de turban en mousseline des Indes coquettement enroulé autour de son chapeau, et dont les extrémités voltigent en arrière,—pour imiter les Québecquois, qui se protègent ainsi contre l’insolation, lorsque le thermomètre varie dans les soixante degrés. Il a aussi acheté une paire de raquettes pour se préparer à l’extrême température contraire, en prévision du cas où quelque autre accident arrivé à Fanny nous forcerait de passer l’hiver ici.

Quand il s’est reposé de sa course à l’hôtel, nous sortons généralement ensemble pour explorer; et nous en faisons autant dans l’après-midi. Le soir, nous nous promenons sur la terrasse Durham, vaste esplanade qui domine le fleuve et où toute la ville, fatiguée de ses rues tortueuses, se donne rendez-vous pour prendre le frais. C’est l’endroit fashionable pour passer la soirée. Mais un matin que j’y suis allée avant déjeuner, pour faire diversion, je me suis aperçue que c’était aussi le refuge du sans-gêne. Deux ou trois petits flâneurs se chauffaient au soleil sur l’affût des gros canons de la terrasse; un petit chien aboyait aux cheminées de la basse-ville; un vieux monsieur se promenait de long en large en robe de chambre et en pantoufles, tout comme s’il eût été sur son propre perron. Il ressemblait un peu à l’oncle Jack, et j’aurais voulu que ce fût lui—pour lui faire admirer les légères spirales de fumée montant de la basse-ville, le brouhaha sur la place du marché, les navires sur le fleuve, le brouillard au loin suspendu sur l’eau, et les montagnes argentées ici, bleues dans le lointain.

Mais—quant à parler de ce qui est grand et beau—on ne peut point regarder autour de soi, à Québec, sans en avoir l’aspect dans toutes les directions. Ajoutez qu’il s’y mêle toujours quelque chose de si familier et de si intime, que cela nous réchauffe le cœur.

La caserne des Jésuites se trouve justement en face de nous, de l’autre côté de la rue, sur le premier plan d’un paysage splendide. Cette construction—songez-y, vous autres éphémères habitants d’Eriécreek!—a deux cents ans d’existence, et paraît en avoir cinq cents. Les Anglais l’enlevèrent aux jésuites en 1760, et s’en sont servis depuis pour loger leurs soldats; mais elle est si peu changée qu’un missionnaire de la compagnie, qui l’a visitée l’autre jour, disait que tout était comme si ses frères l’avaient quittée la semaine précédente. Vous vous imagineriez qu’un endroit si vieux et si historique dût se donner des airs prétentieux; eh bien, non; il se prête au prosaïsme de la vie domestique tout aussi bien qu’une simple maison de bois qu’on vient de construire. Je ne me lasse jamais de regarder les femmes—assez malpropres—des soldats, faisant sécher leur linge, et les petits enfants mal peignés jouant dans les bardanes; et les poulets, et les chats, et les soldats eux-mêmes passant avec les bottes des officiers à la main, ou ramassant des copeaux pour faire bouillir le thé. Quand ils ne sont pas de service, adieu les grands airs; mais sous les armes, avec leurs beaux uniformes, ils me font paraître nos volontaires—tels que je me les rappelle—bien gauches et bien négligés.

Par-dessus le beffroi de la caserne, nos fenêtres commandent une vue de la moitié de Québec avec ses toits et ses clochers étagés en pente jusqu’à la basse-ville où ils se mêlent aux pointes aiguës des mâts de navires à l’ancre, et l’on découvre en même temps toute la plaine qui monte des bords de la rivière coulant au fond de la vallée, jusqu’à la chaîne de montagnes qui borde l’horizon, et dont les plis bleuâtres sont éclairés çà et là par de petits villages tout blancs. La plaine est parsemée de maisonnettes et émaillée de champs cultivés; et les fermes distinctement divisées, s’étendent à droite et à gauche de grandes routes bordées de peupliers, tandis que, près de la ville, le chemin circule à travers de jolies villas.

Mais le paysage et la caserne des Jésuites ne sont rien comparés au monastère des Ursulines, qui se trouve justement sous nos fenêtres, du côté opposé, et dont je vous ai dit un mot dans ma dernière lettre. Depuis, nous avons lu son histoire, et nous savons maintenant ce qu’était Mme de la Peltrie, la noble fille de Normandie qui l’a fondé en 1640. Elle était très riche et très belle, et, comme dès sa jeunesse elle était d’une grande sainteté, lorsque son mari mourut, et que son bon vieux père voulut la faire remarier pour l’empêcher d’entrer en religion, elle n’hésita pas à le tromper par un mariage factice avec un pieux gentilhomme, son complice. Lorsque son père fut mort, elle vint au Canada avec une autre sainte, Marie de l’Incarnation, et jeta les bases de ce nouveau monastère.

La première construction est encore là, debout, aussi solide que jamais, bien qu’elle ait été entièrement brûlée, à l’exception des murs, il y a deux siècles. Quelques années passées, un vieux frêne sous lequel les premières ursulines enseignèrent les enfants des sauvages, fut renversé par le vent; une grande croix noire marque maintenant l’endroit où il s’élevait.

Les nonnes d’aujourd’hui passent presque toute la matinée dans le jardin, hanté le soir par les ombres des anciennes religieuses. Moi-même, par un beau clair de lune, j’y joue un peu le rôle de Mme de la Peltrie instruisant les petits Indiens dont le nombre diminue toujours, comme dans la chansonnette, à mesure que la lune descend à l’horizon. C’est un endroit enchanteur, et je voudrais que nous l’eussions quelque part en arrière d’Eriécreek, au risque de voir nos voisins en critiquer l’architecture.

Je me suis approprié deux religieuses. L’une est grande, mince et pâle, et l’on voit du premier coup d’œil qu’elle a dû briser le cœur de quelque amoureux mortel, et qu’elle en savait quelque chose lorsqu’elle est devenue la fiancée du ciel. L’autre est petite, commune, grassouillette, et paraît aussi heureusement prosaïque et aussi terre à terre que la vie après dîner.