Quand tout me paraît gai, je me plais à m’associer à la tristesse sculpturale de la belle religieuse qui jamais ne rit ni ne joue avec les petites pensionnaires; mais quand le monde me semble triste—le meilleur des mondes l’est quelquefois pour une minute ou deux—je me joins à la petite nonne rondelette dans ses joyeux ébats avec les enfants. Et alors je me crois plus sage, sinon meilleure, que l’autre belle et vaporeuse créature. Mais quelle que soit celle avec qui je m’incarne ainsi, je prends l’autre en grippe. Et pourtant elles sont toujours ensemble, comme la vivante contre-partie l’une de l’autre. Je pense qu’on pourrait écrire une jolie histoire là-dessus.

Pendant le siège de Québec par Wolfe, ce jardin des ursulines fut labouré par les bombes, et les religieuses furent rejetées un instant dans ce monde qu’elles avaient quitté pour toujours. Fanny nous a lu ces détails en français dans une petite relation écrite dans le temps par une sœur de l’Hôpital-Général.

Ce fut là que les ursulines se réfugièrent, abandonnant le cloître, les classes et leurs innocentes petites élèves, pour les salles d’hôpital remplies de blessés et de mourants des deux nations, et retentissantes de lamentables gémissements. Quel monde triste, méchant et plein d’horreurs, dut leur apparaître dans ce coup d’œil passager!

Ici, dans le jardin, notre pauvre Montcalm—à Québec je suis du côté des Français, s’il vous plaît—fut enterré dans une fosse creusée par une bombe. Son crâne est encore dans la chambre du chapelain du couvent, où nous l’avons vu l’autre jour. On l’a richement enchâssé dans un coffret en vermeil, élégamment orné de noir, et recouvert d’une draperie en dentelle blanche, comme une relique de saint. Il fut un peu endommagé lorsqu’on l’exhuma; et, il y a quelques années, des officiers anglais, l’ayant emprunté pour l’examiner, eurent l’odieuse indélicatesse d’en enlever quelques dents. Dites à l’oncle Jack que la tête est très développée au-dessus des oreilles, mais que le front est petit.

Le chapelain nous montra en même temps la copie d’une vieille peinture représentant le premier couvent, avec des huttes d’Indiens, la maison de Mme de la Peltrie, et Mme de la Peltrie elle-même, en riche toilette, avec un chef huron devant elle, et quelques cavaliers français galopant de son côté le long d’une avenue. Puis il nous montra des albums, ouvrage des sœurs, peints et dessinés dans un style à me donner une idée des vieux missels.

Enfin il nous accompagna jusqu’à la chapelle, et il ne pouvait nous offrir une meilleure preuve de sa vie casanière qu’en passant un pardessus et en chaussant des souliers en caoutchouc pour faire les quelques pas en plein air qui nous séparaient de la porte extérieure. Il avait été un peu souffrant, disait-il.

En entrant il ôta son chapeau, coiffa une barrette, et nous montra chaque chose avec la plus grande bonté,—et disons en passant que ses manières étaient vraiment exquises. Il y avait là de beaux tableaux venus de France pendant la Révolution, ainsi que des pièces de sculpture en bois autour du maître-autel, dues au ciseau d’artistes québecquois qui vivaient au commencement du dernier siècle. Il y avait alors, nous dit-il, une école des beaux-arts à Sainte-Anne, à vingt milles en bas de Québec. Il nous montra aussi un crucifix d’ivoire si plein de réalisme que c’était à peine si l’on osait le regarder.

Mais ce qui m’intéressa le plus, ce fut le léger scintillement d’une lampe votive que le chapelain nous fit remarquer dans un des coins de la chapelle intérieure des nonnes. Elle y fut allumée, il y a cent cinquante ans, par deux officiers français, à la prise de voile de leur sœur, et ne s’est jamais éteinte, excepté pendant le siège de 1759.

Voilà encore la matière de toute une histoire. Le fait est que Québec prête extraordinairement à la fiction. Je marche pour ainsi dire enveloppée dans un nimbe romanesque. A chaque coin de rue vous rencontrez des gens qui paraissent n’avoir rien autre chose à faire qu’à inviter le romancier de passage à entrer dans leurs maisons afin de prendre leurs portraits pour en faire des héros et des héroïnes. Et pour cela point de changement de costume; ils n’ont qu’à poser comme ils sont. Or puisque tel est le présent, pas besoin de vous dire que tout le passé de Québec n’aspire qu’à être transformé en romans historiques!

Je voudrais que vous vissiez les maisons, comme elles sont solidement construites. Je ne puis songer à Eriécreek que comme à un amas de huttes et de cabanes d’écorce, en comparaison. Notre maison de pension est relativement peu massive et ses murs de pierre n’ont qu’un pied et demi d’épaisseur; mais la moyenne des murailles ici est de deux pieds et deux pieds et demi. L’autre jour, Dick est allé à l’université Laval—il va partout et fait connaissance avec tout le monde—et là il a vu les fondations du Séminaire, qui ont passé à travers tous les sièges et toutes les conflagrations depuis le dix-septième siècle; et rien de surprenant à cela, puisqu’elles ont six pieds d’épaisseur, et forment une suite de couloirs bas-cintrés, aussi puissants, dit-il, que les casemates d’une forteresse. Il y a là un vieil escalier magnifiquement sculpté qui date de la même époque.