Il y a des tablettes et des bustes monumentaux sur les murs. L’un d’eux représente le duc de Lennox, un gouverneur général, qui mourut, vers le milieu du dernier siècle, d’une morsure de renard. Cette étrange destinée pour un duc m’attendrit presque sur son compte.

Fanny n’avait pas pu, naturellement, venir à l’église avec moi, et Dick s’en était exempté en se penchant trop longtemps sur les journaux de l’hôtel. J’étais donc partie à pied avec notre Bostonien, qui est encore ici avec nous. Je n’en ai pas beaucoup parlé dans ma dernière lettre, et je ne crois pas que, même aujourd’hui, je puisse en donner une idée exacte. Il a beaucoup voyagé, et s’est assez européanisé pour ne pas avoir une très haute idée de l’Amérique, bien qu’on ne puisse dire qu’il trouve tout parfait en Europe. Son expérience paraît ne lui avoir laissé aucune patrie dans les deux hémisphères.

Ce n’est pas un de ces Bostoniens comme les rêve l’oncle Jack; et m’est avis que le jeune homme ne le voudrait pas non plus. Il est encore trop peu âgé pour avoir pris part à l’abolition de l’esclavage, et même s’il eût vécu assez tôt pour cela, je pense bien qu’il n’aurait pas marché dans les rangs de John Brown. Je crains qu’il n’ait foi dans les “vulgaires et fausses distinctions” de toutes sortes, et qu’il n’y ait chez lui aucune parcelle de “magnanime démocratie.”

En effet—je le vois à ma grande surprise—certaines idées que je croyais exclusivement propres à l’Angleterre, et auxquelles je n’ai jamais songé sérieusement, forment en réalité partie du caractère et de l’éducation de M. Arbuton. Il parle des classes inférieures, des boutiquiers, du grand monde, des bonnes familles, sur un ton sérieux que je m’imaginais entièrement étranger à notre continent. Il est vrai que j’ai déjà rencontré dans mes lectures des personnages à qui l’on attribuait des opinions semblables; mais j’ai toujours pensé que c’était pour faire ressortir un défaut,—pour empêcher, par exemple, une fille de naissance de se mésallier par amour, et ainsi de suite; ou bien encore pour ridiculiser quelque vieille folle ou quelque fat insupportable.

C’est à peine si je pouvais croire d’abord que notre Bostonien parlât ainsi sérieusement. Ces choses impressionnent si différemment dans la vie réelle. Et je me mettais à rire, jusqu’à ce qu’enfin je m’aperçus qu’il ne savait comment interpréter mon hilarité. Alors je lui demandai la permission de différer d’opinion avec lui sur certains points. Mais il ne me contredit jamais, et cela me gêne un peu pour soutenir une opinion contraire à la sienne. Il me semble toujours—bien que ce soit lui qui commence—que j’ai l’air de vouloir lui imposer mes idées.

Néanmoins, malgré ses faiblesses et ce qu’il peut avoir de désagréable, il y a quelque chose en lui de réellement élevé. Il est si exactement vrai, si scrupuleusement juste, que l’oncle Jack lui-même ne l’est pas plus; et cependant l’on voit que le respect de ces vertus n’est pour lui que le résultat particulier de quelque système spécial.

Ici, à Québec, bien qu’il regarde du haut de sa grandeur le paysage et les antiquités, souriant froidement à mes petites démonstrations enthousiastes, je crois remarquer qu’il se fait en lui un progrès réel. Je me prends à ressentir à son endroit le même respect qu’il a pour lui-même, et qu’il semble vouer même à son habillement, au point que chaque article de sa toilette paraît lui ressembler et se respecter en conséquence. Je me suis souvent demandé, par exemple, ce que ferait son chapeau, son précieux chapeau, si j’allais le jeter par la fenêtre. Je crois qu’il y aurait un tremblement de terre.

Il est poliment curieux à notre sujet. De temps à autre, il nous fait, d’un ton protecteur et dégoûté, certaines questions directes touchant Eriécreek, dont il semble, autant que je puis juger, ne pouvoir se former une juste idée. Il paraît tenir à sa première notion qu’Eriécreek est situé au cœur de la région pétrolifère, dont il a vu des dessins dans les journaux illustrés. Et lorsque je lui affirme le contraire, il me traite avec une extrême douceur, comme si j’étais quelque fantôme explosible, ou quelque inflammable naïade échappée d’un puits à torpilles, et qu’il ne serait pas prudent de contredire, de peur de la voir disparaître tout à coup dans un éclair et une détonation.

Lorsque Dick ne peut venir avec moi, à cause de Fanny, M. Arbuton le remplace dans le corps expéditionnaire. Nous avons visité ensemble plusieurs endroits historiques, et de temps en temps il nous parle en termes très intéressants de ses voyages. Je ne crois pas cependant que ceux-ci aient fait de lui un cosmopolite. On dirait qu’il a voyagé avec quelque idée préconçue, et ne s’est intéressé aux choses que dans leur rapport avec cette idée. Les bagatelles l’ennuient; et lorsqu’il voit le sublime mêlé à l’absurde, il en est indigné.

L’une des constructions les plus vieilles et les plus baroques de Québec consiste en une petite maison à un seul étage, sur la rue Saint-Louis, où le pauvre général Montgomery fut transporté après sa mort. C’est maintenant une petite boutique de confiseur; et les tartes et les gâteaux exposés dans la vitrine ont tellement choqué M. Arbuton—bien qu’il ne parût guère s’occuper de Montgomery—que je n’ai pas osé rire.