—Il m'est impossible de vous rien dire maintenant, sanglota Rebecca; je suis bien malheureuse!... mais aimez-moi toujours.... promettez-moi de m'aimer toujours.»
Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l'émotion de la jeune femme avait été contagieuse pour sa vieille protectrice. Miss Crawley fit solennellement cette promesse et quitta ensuite sa petite amie, pleine d'admiration pour cette simple, tendre, affectueuse et incompréhensible créature.
Seule et livrée à elle-même pour réfléchir sur les événements imprévus et merveilleux de cette journée, sur ce qu'elle était, sur ce qu'elle aurait pu être, quels furent, à votre avis, les sentiments intimes de miss, non, j'en demande pardon, de mistress Rebecca? Un peu plus haut votre serviteur a réclamé le privilége de jeter un regard furtif dans la chambre de miss Amélia Sedley et a dévoilé avec l'omniscience du nouvelliste tous les petits soucis, toutes les petites passions qui voltigeaient à l'entour de cet innocent chevet; et pourquoi ici ne pas nous déclarer le confident de Rebecca, le maître de ses secrets et le geôlier de sa conscience?
Rebecca se laissa d'abord aller aux regrets les plus vifs et les plus sincères d'avoir été réduite à renoncer à la bonne fortune prodigieuse qu'elle avait eue si près de sa main; c'était là assurément un contre-temps qui lui attirera toute la sympathie des personnes positives.
«Eh quoi! se disait Rebecca, j'aurais pu être milady! J'aurais mené ce vieux bonhomme par le nez. J'aurais dispensé mistress Bute de sa protection et M. Pitt de ses airs de supériorité. J'aurais eu maison de ville meublée à neuf et fraîchement décorée, je me serais promenée dans le plus bel équipage de Londres, j'aurais eu ma loge à l'Opéra, et, l'année prochaine, j'aurais été présentée à la cour. Voilà quelle aurait pu être la réalité, tandis que l'avenir maintenant n'est plus que doute et mystère.»
Mais Rebecca était une jeune dame d'une résolution et d'un courage trop énergiques pour se permettre longtemps ces lamentations superflues sur un passé irrévocable. Après avoir fait à ces préoccupations une part de regrets convenable, elle tourna toute son attention vers l'avenir qui, par son importance, fixait bien davantage ses méditations. Elle calcula donc quels étaient, dans sa situation, ses espérances, ses doutes et ses chances de succès.
D'abord elle était mariée, c'était là le point capital. Sir Pitt le savait. Cet aveu de sa part était moins l'effet d'une surprise que d'une décision prise sur-le-champ. Il aurait fallu tôt ou tard en venir à cette déclaration. Pourquoi remettre ce qu'on peut faire tout de suite? Lui qui aurait voulu l'épouser, garderait certainement le silence sur son mariage. Mais comment miss Crawley recevrait-elle cette nouvelle? C'était là la grande question. Rebecca flottait dans le doute; et cependant elle ne pouvait oublier les opinions manifestées par miss Crawley, son mépris déclaré pour la naissance, ses opinions d'un libéralisme avancé, ses dispositions romanesques, son vif attachement pour son neveu, enfin ses protestations, sans cesse répétées, de tendresse pour Rebecca.
«Elle est si éprise de moi, se dit Rebecca, qu'elle me pardonnera tout. Elle est si habituée à moi, que je ne crois pas qu'elle puisse se trouver bien en mon absence. Quand l'éclaircissement viendra, il y aura encore une scène, des attaques de nerfs, des querelles, et une réconciliation finale. En somme, pourquoi retarder encore? Le sort l'avait voulu; aujourd'hui ou demain, tout cela revenait au même.»
Ainsi donc, décidée à annoncer à miss Crawley la grande nouvelle, la jeune personne interrogea son esprit sur la meilleure manière de la lui présenter. Devait-elle faire face à l'orage, ou bien fuir et éviter les premières fureurs de son déchaînement? C'est en proie à ces méditations qu'elle écrivit la lettre suivante:
Très-cher ami,