La grande crise dont nous avons si souvent parlé va enfin éclater. La moitié de mon secret est connue et de mûres réflexions m'ont persuadée que le temps était enfin arrivé de révéler tout ce mystère. Sir Pitt est venu me voir ce matin, et pourquoi? devinez.... Pour me faire une déclaration en forme. Qu'en pensez-vous? Quel malheur! j'aurais pu devenir lady Crawley. Qu'aurait dit mistress Bute, qu'aurait dit cette bonne tante, surtout en me voyant prendre le pas sur elle? Je me serais trouvée la maman de certaine personne au lieu d'être sa.... Oh! je tremble, je tremble quand je pense que bientôt il faudra tout dire.

Sir Pitt sait que je suis mariée; mais à qui? il l'ignore, et, grâce à cela, n'en est pas autrement fâché. Actuellement ma tante n'est pas contente de mon refus aux propositions du baronnet, mais cependant elle est toute bonté et toute tendresse. Elle veut bien reconnaître que j'eusse été pour lui une excellente femme et déclare qu'elle tiendra lieu de mère à votre petite Rebecca. Quel coup pour elle à la première ouverture qui va lui être faite! Mais qu'avons-nous à craindre, sinon une colère d'un moment? C'est mon avis, c'est ma conviction; elle raffole trop de vous, mauvais sujet et grand vaurien, pour ne pas tout vous pardonner; et, en vérité, je crois qu'après vous, je tiens la première place dans son cœur, et qu'elle serait très-malheureuse sans moi. Très-cher ami, une voix me dit que nous en sortirons victorieux. Vous laisserez là cet affreux régiment, le jeu, les courses, et vous deviendrez un honnête garçon; nous vivrons tous ensemble à Park-Lane, et nous hériterons un jour de tout l'argent de ma tante.

Je tâcherai d'aller me promener demain à la place ordinaire. Si miss Briggs m'accompagne, venez dîner et apportez-moi la réponse que vous mettrez dans le troisième volume des Sermons de Porteus. Mais, de toute manière, venez voir celle qui est toute à vous.

R...

À miss Élisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbridge.

Nous sommes sûrs qu'il n'y a pas un lecteur de cette petite histoire qui ne possède assez de pénétration pour avoir déjà découvert que cette miss Styles, ancienne amie de pension, à ce que disait Rebecca, avec laquelle elle avait dernièrement repris une active correspondance, et qui allait chercher ses lettres chez le sellier, portait des éperons en cuivre et de grandes moustaches retroussées, et n'était autre que le capitaine Rawdon Crawley.

CHAPITRE XVI.

La lettre sur la pelote.

Comment se fit ce mariage? Voilà un problème qui ne saurait embarrasser personne. Comment empêcher un capitaine arrivé à sa majorité d'épouser une jeune personne également majeure, d'acheter une licence et de s'unir à elle dans l'une des églises de la ville? Personne n'en est encore à apprendre que, lorsqu'une femme a une volonté, elle trouve toujours moyen de l'accomplir. Voici ma version. Un jour où miss Sharp était allée passer l'après-midi chez sa chère amie miss Amélia Sedley, de Russell-Square, on avait pu voir une dame fort semblable à elle entrer dans une église de la Cité en compagnie d'un monsieur aux moustaches bien cirées, ressortir un quart d'heure après cette entrée avec le même monsieur, qui l'avait conduite à un fiacre stationnant à la porte; et ainsi s'était célébrée la cérémonie du mariage.

Personne au monde, après tant d'exemples quotidiens, n'ira, je pense, mettre en doute qu'on puisse se marier avec la première venue? N'a-t-on pas vu des gens sensés et instruits épouser leurs cuisinières. Lord Elden lui-même, le plus sérieux des hommes, n'a-t-il pas procédé à son mariage par enlèvement? Achille et Ajax n'ont-ils pas fait l'amour avec leurs belles esclaves? Pouvait-on demander à un robuste dragon, qui jamais dans sa vie n'avait cherché à régler ses passions, d'aller subitement se métamorphoser en sage et résister aux entraînements de ses caprices? Si l'on ne se mariait qu'avec poids et mesure, le monde serait bien vite dépeuplé.