Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon est l'une des plus honnêtes actions que nous ayons trouvées sur notre route, dans la biographie du susdit personnage. Qui songerait à lui faire un crime de s'être laissé captiver par une femme, et, après s'être laissé captiver, de l'avoir épousée en noces légitimes? L'admiration, le plaisir, l'amour, l'étonnement, la confiance illimitée, l'adoration frénétique qu'avait éprouvés par degrés ce brave et gras guerrier à l'égard de la petite Rebecca étaient des sentiments qui, aux yeux des dames, ne sauraient tourner qu'à son avantage. Si elle chantait, chaque roulade de son gosier électrisait cette âme épaisse et vibrait à travers cette masse de matière. Si elle causait, il disposait de toutes les forces de son intelligence pour l'écouter et l'admirer. Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon mot dans son esprit, et, une demi-heure après, dans la rue, finissait par éclater de rire, à la grande surprise de son groom, quand il était en tilbury, ou de son camarade qui montait à cheval à côté de lui à Rotten-Row. Pour lui, les paroles de Rebecca étaient des oracles, ses moindres actions portaient l'empreinte de la grâce et de la sagesse.

«Comme elle chante! comme elle peint! se disait-il à lui-même; comme elle monte bien la jument qui me mène à Crawley-la-Reine!» Il allait même jusqu'à lui dire dans ses moments d'épanchements: «Mon Dieu, Becky, vous pourriez fort bien vous faire général en chef ou archevêque de Cantorbéry.»

Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne voit-on pas chaque jour d'honnêtes Hercules dans les jupons de leur Omphale, et de Samsons aux épaisses moustaches prosternés aux genoux de leur Dalila!

Lors donc que Becky lui annonça l'approche de la grande crise et lui dit que le temps de l'action était venu, Rawdon lui déclara qu'il était prêt à agir sous ses ordres, et à faire charger ses troupes dès le signal du colonel. Il ne fut pas nécessaire de mettre sa lettre dans le troisième volume de Porteus. Rebecca trouva le moyen de se débarrasser de Briggs, sa compagne, et rencontra le jour suivant sa fidèle amie au rendez-vous ordinaire. Elle avait mûri son plan pendant la nuit et fit part à Rawdon du résultat de ses déterminations. Celui-ci approuva tout, comme c'était son devoir. Comment n'aurait-ce pas été pour le mieux, puisque c'était elle qui avait tout réglé? Miss Crawley ne pouvait manquer de donner à la fin son consentement ou tout au moins de s'apprivoiser, suivant l'expression de Rawdon, au bout de quelque temps. Quant aux résolutions de Rebecca, elles eussent été dans le sens opposé qu'il les eût suivies aussi aveuglément.

«Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-il, vous nous tirerez de ce précipice; je n'ai jamais vu personne qui vous vaille, et cependant je me suis trouvé avec des gens bien habiles, moi aussi.»

Après cette profession de foi, le dragon au cœur brûlant s'en remit à elle du soin de conduire l'exécution de son projet, conçu dans l'intérêt commun, et il exécuta ponctuellement ses ordres sans même en demander les raisons. Son rôle, dans l'affaire, se bornait tout simplement à louer pour le capitaine et mistress Crawley un logement retiré dans le voisinage de la caserne; car Rebecca s'était décidée, et avec beaucoup de sagesse, selon nous, à se faire enlever. Rawdon était ravi de cette résolution; depuis plusieurs semaines déjà il la suppliait de prendre ce parti. Il se mettait en campagne pour retenir les logements avec cette activité que l'amour seul peut donner: il avait fait si peu de difficultés sur les deux guinées par semaine demandées par la maîtresse d'hôtel, que celle-ci se reprocha de n'en avoir pas exigé davantage. Il fit apporter un piano et assez de fleurs pour remplir la moitié d'une serre. Tout était à l'avenant. Quant aux châles, aux gants, aux bas de soie, aux montres en or, aux bracelets et à la parfumerie, il en fit emplette avec toute la profusion d'un amour aveugle et d'un crédit illimité. Après avoir soulagé son esprit par ce débordement de générosité, ne sachant plus que faire de ses nerfs, il alla au club attendre, en buvant, l'heure qui devait décider de la félicité de sa vie.

Les événements du jour précédent, l'admirable conduite de Rebecca refusant de si brillantes propositions, le malheur mystérieux qui planait sur elle, et la résignation silencieuse avec laquelle elle supportait son affliction, ajoutèrent encore à la tendresse ordinaire de miss Crawley.

Dès qu'il s'agit de mariage, soit pour un refus, soit pour une demande, c'en est assez pour mettre en branle des légions de femmes, et donner du mouvement aux fibres nerveuses de chacune d'elles. Comme observateur de la nature humaine, je fréquente régulièrement l'église Saint-George pendant la saison des mariages dans le grand monde. Jamais je n'ai vu les amis du fiancé fondre en larmes, jamais je n'ai remarqué la moindre émotion dans le bedeau et le clergé qui officie. Il n'est pas rare, au contraire, de voir des femmes qui n'ont plus aucun intérêt à ce qui se passe, de vieilles ladies qui sont depuis longtemps au delà de la limite où l'on se marie, d'honnêtes mères de famille, entourées d'un cortége d'enfants, de voir, dis-je, ce troupeau de femmes pleurer, sangloter, souffler, cacher leur figure dans leur mouchoir de poche, s'abandonner aux transports de la plus farouche émotion.

En un mot, miss Crawley et miss Briggs, après la démarche de sir Pitt, se livraient à une dépense immodérée de sentiments; Rebecca était devenue l'objet du plus tendre intérêt pour miss Crawley, et, tandis que Rebecca était retirée dans sa chambre, sa vieille amie se consolait par la lecture des histoires les plus romanesques. La petite Sharp était l'héroïne du jour, grâce au mystère de ses pensées de cœur.

Jamais Rebecca n'avait trouvé un chant si doux, une conversation si séduisante que le soir qui suivit tous les préparatifs que nous venons de raconter. Elle tenait dans sa main le cœur de miss Crawley. Elle parlait d'un ton dédaigneux et moqueur de la proposition de sir Pitt, en riait comme d'un caprice extravagant de vieillard. Ses yeux se remplissaient de larmes, tandis que le cœur de Briggs débordait de l'inexprimable douleur de se voir évincée par sa rivale, quand celle-ci disait que son seul désir était de rester toujours auprès de sa chère bienfaitrice.