Mistress Bute, au contraire, la consultait sur toutes les questions de goût, dans toutes les affaires difficiles; elle admirait son talent poétique, et par ses politesses et ses prévenances témoignait en quelle estime elle tenait miss Briggs. Faisait-elle à Firkin un présent de six liards, elle l'accompagnait de tant de compliments que dans le cœur reconnaissant de la femme de chambre les six liards se changeaient en or; sans compter qu'elle caressait pour l'avenir les plus magnifiques espérances. Il fallait seulement pour cela voir mistress Bute à la tête de la fortune à laquelle elle avait tant de droits.
Ayez des louanges pour tout le monde, c'est un conseil à ceux qui débutent dans la vie. Ne faites jamais les incorruptibles, mais donnez de l'encensoir aux gens, quand vous devriez leur casser le nez; louez-les encore par derrière, s'il y a chance qu'ils vous entendent; ne laissez jamais échapper l'occasion de dire un mot aimable. Faites enfin comme ce propriétaire qui ne voyait jamais un coin inoccupé de ses terres sans prendre aussitôt dans sa poche un gland pour l'y planter; semez ainsi vos compliments dans la vie. Un gland, c'est peu de chose; mais il pourra quelque jour produire une grosse pièce de bois.
Pendant la durée de sa faveur, Rawdon Crawley n'obtenait qu'une soumission forcée; après sa disgrâce, il ne trouva personne pour le plaindre ou l'assister. Bien au contraire, quand mistress Bute prit le commandement chez miss Crawley, la garnison fut charmée de se trouver sous un pareil chef, attendant tout l'avancement possible de ses promesses, de ses générosités et de ses paroles doucereuses.
Mistress Bute Crawley était loin de se bercer d'illusions sur les projets de l'ennemi; elle s'attendait à un assaut de sa part pour reconquérir la position perdue. Elle connaissait toute l'habileté et toute la ruse de Rebecca; elle la croyait capable de tout risquer avant d'accepter son sort. Elle devait donc faire ses préparatifs de combat et redoubler de surveillance, dans la crainte des tranchées, des mines et des surprises de l'ennemi.
D'abord, bien que maîtresse de la place, pouvait-elle compter sur la principale habitante? Miss Crawley ferait-elle bonne résistance? N'avait-elle pas un secret désir d'ouvrir les portes à l'ennemi vaincu? La vieille dame aimait Rawdon, et surtout Rebecca, qui savait la distraire. Mistress Bute ne pouvait se dissimuler qu'il n'y avait aucun des gens de son parti capable, comme cette dernière, de réjouir cette vieille mondaine.
«La voix de mes filles, se disait avec candeur la femme du ministre, n'est pas tolérable après celle de cette odieuse petite gouvernante. Miss Crawley ne manquait jamais d'aller se coucher quand Martha et Louisa exécutaient leurs duos. Les manières roides et pédantesques de Jim, les tirades de ce pauvre Bute sur ses chiens et ses chevaux l'ont toujours ennuyée. Que je la conduise au presbytère, elle nous prendra tous en grippe, et nous la verrons bien vite partir, j'en suis sûre; et pourquoi, pour aller retomber dans les filets de ce mécréant de Rawdon, pour devenir la proie de cette petite vipère de Rebecca. Bien qu'elle ne battît plus que d'une aile et qu'elle n'eût plus à aller bien loin, encore fallait-il aviser à la mettre pendant ce temps à l'abri des entreprises de ces gens sans foi ni loi.
Lorsque miss Crawley était dans ses bons jours de santé, si on lui disait qu'elle était malade ou qu'elle en avait l'air, la vieille dame toute tremblante envoyait chercher le docteur. Après cette évasion si soudaine, ce coup imprévu, bien capables du reste d'agiter des nerfs plus solides que ceux de la vieille dame, mistress Bute pensa qu'il était de son devoir de dire au médecin et à l'apothicaire, à la dame de compagnie et aux domestiques, que miss Crawley était dans une situation déplorable, et que chacun devait agir en conséquence. Dans la rue, elle avait fait répandre de la paille jusqu'à la hauteur du genou, et le marteau, par mesure de précaution, avait été soigneusement enveloppé. Elle avait de plus exigé que le médecin vînt deux fois par jour, et toutes les deux heures elle inondait sa patiente de tisanes et de potions. Quand on pénétrait dans la chambre, elle faisait entendre un chut! chut! si redoutable et si perçant, que la pauvre vieille en bondissait dans son lit. Miss Crawley ne pouvait faire un mouvement sans apercevoir les yeux saillants de mistress Bute s'abaissant sur elle avec une immobilité sépulcrale, et ils semblaient briller au milieu des ténèbres, quand elle remuait dans la chambre avec la souplesse et la légèreté d'un chat.
Miss Crawley resta longtemps, bien longtemps dans son lit, et mistress Bute lui lisait des livres de dévotion. Pendant ses longues insomnies, elle n'entendait pour toute distraction que la voix du garde de nuit et les pétillements de sa veilleuse. A minuit, elle recevait la visite de l'apothicaire, qui s'approchait d'elle à pas comptés; puis il ne lui restait plus qu'à contempler les yeux fantastiques de mistress Bute et les reflets jaunes de la lumière projetée sur le plafond dans une demi-obscurité qui avait quelque chose d'effrayant. Hygie elle-même serait tombée malade avec un tel régime, et à plus forte raison cette vieille femme nerveuse et affaiblie.
Nous avons dit qu'en bonne société, et lorsqu'elle avait toute sa belle humeur, cette vieille dissipée professait, sur la morale et la religion, des idées aussi dégagées de préjugés qu'aurait pu le désirer M. de Voltaire lui-même. Mais, aux premières atteintes de la maladie, cette vieille pécheresse, aussi lâche qu'incrédule, était assaillie par les plus affreuses terreurs de la mort.
«Si seulement mon pauvre mari avait la tête un peu plus solide sur ses épaules, pensait en elle-même mistress Bute Crawley, de quelle utilité ne pourrait-il pas être en ce moment à son infortunée parente? Il la ferait repentir de ses égarements passés, il la ferait rentrer dans la bonne voie et déshériter cet infâme débauché qui s'est brouillé avec toute sa famille; il pourrait enfin l'amener aux sentiments qu'elle doit avoir pour mes chères filles et mes deux garçons, qui réclament et méritent à tous égards l'appui qu'ils peuvent trouver dans leurs proches.»