Et, comme la haine du vice est toujours un progrès vers la vertu, mistress Bute Crawley s'efforçait d'inspirer à sa belle-sœur une légitime horreur des innombrables péchés de Rawdon Crawley. Cette charitable dame en présentait un total suffisant pour faire à lui seul condamner tous les jeunes officiers d'un régiment. Qu'un homme fasse un faux pas en ce monde, il ne trouvera point devant le public de censeurs plus inexorables que les membres de sa famille.

Mistress Bute faisait preuve d'un intérêt touchant et d'une science approfondie en ce qui concernait l'histoire de Rawdon. Elle savait les menus détails de sa déplorable querelle avec le capitaine Longfeu, où Rawdon, après avoir eu, dès le principe, les torts de son côté, avait fini par tuer le capitaine. Elle savait comment le malheureux lord Dovedale, dont la mère avait été s'établir à Oxford pour y suivre l'éducation de son fils, et qui n'avait jamais touché une carte de sa vie avant son arrivée à Londres, avait été perverti par la fréquentation de Rawdon au Cocotier, plongé dans la plus complète ivresse par cet abominable corrupteur de la jeunesse, et finalement dépouillé au jeu de plus de quatre mille livres.

Elle lui peignait, avec les couleurs les plus vives, le désespoir de toutes les familles de province qu'il avait ruinées, dont il avait précipité les fils dans le déshonneur et la pauvreté, et poussé les filles à la honte et à l'infamie. Elle connaissait tous les malheureux marchands que ses extravagances avaient conduits à la banqueroute; elle dévoilait à miss Crawley les escroqueries et les honteuses manœuvres de son neveu, les mensonges révoltants à l'aide desquels il en imposait à la plus généreuse des tantes, son ingratitude pour elle et le ridicule dont il la couvrait en retour de tant de sacrifices. Elle administrait à petites doses ces histoires à miss Crawley, sans passer sur un seul article de cette litanie. En cela elle pensait accomplir son devoir de chrétienne et de mère de famille, et sa langue frappait sa victime sans le moindre remords ni le plus léger scrupule. Bien au contraire, elle s'imaginait faire œuvre pie et méritoire, et se montrait glorieuse de son courage à l'accomplir. Oui, vous aurez beau dire, il n'y a rien de tel que les gens de votre famille pour se charger de vous mettre en morceaux. À dire vrai, en présence des méfaits de Rawdon Crawley, la vérité seule aurait suffi pour sa condamnation, et ces raffinements de la médisance étaient du superflu de la part de sa charitable parente.

Rebecca, comptant désormais dans la famille, devint aussi l'objet des recherches minutieuses de l'excellente mistress Bute. S'étant assurée par une rigoureuse consigne que la porte resterait close aux envoyés et aux lettres de Rawdon, elle se mettait en quête de la vérité avec un courage infatigable; elle se rendait dans la voiture de miss Crawley chez sa vieille amie Pinkerton, à Minerva-House, Chiswick-Mall, lui annonçait l'incroyable nouvelle de la séduction du capitaine Rawdon par miss Sharp, et obtenait d'elle tous les renseignements possibles sur la naissance de l'ex-gouvernante et l'histoire de ses premières années. L'amie du lexicographe en avait long à lui dire. On faisait apporter par miss Jemima les reçus et les lettres du maître de dessin. L'une était écrite d'une prison de dettes et réclamait humblement une avance. Dans une autre, le soussigné ne trouvait pas de termes assez expressifs pour témoigner sa reconnaissance aux dames de Chiswick à propos de l'admission de Rebecca dans leur maison; enfin le dernier écrit sorti de la plume de ce malheureux artiste était une lettre où de son lit de mort il recommandait l'orpheline à la charité de miss Pinkerton.

On retrouva aussi des lettres de l'enfance de Rebecca, où celle-ci priait ces bonnes dames de venir en aide à son père, et les assurait de sa propre reconnaissance. Prenez vos lettres qui remontent à dix ans, vous ne trouverez peut-être rien qui prête plus à la satire: vœux, amour, promesses, serments, reconnaissance, tout cela n'est plus qu'un rêve bizarre au bout d'un certain temps! Il devrait y avoir une loi prescrivant la destruction de toute pièce écrite, excepté les notes acquittées des fournisseurs, et encore devraient-elles être détruites après un bref délai déterminé. On devrait vouer à l'extermination tous ces charlatans et ces misanthropes qui débitent l'encre indélébile de la petite vertu, et faire des auto-da-fé de leurs funestes marchandises. La meilleure encre serait celle qui s'effacerait au bout d'un ou deux jours et laisserait le papier net et blanc, de manière à ce qu'il pût encore servir à écrire comme la première fois.

De chez miss Pinkerton, l'infatigable mistress Bute suivit la trace de Sharp et de sa fille dans les mansardes de Greek-Street, occupées par le peintre jusqu'au jour de sa mort. Les portraits de l'hôtesse en robe de satin blanc et de son mari en veste à boutons de cuivre, chefs-d'œuvre de Sharp, donnés en payement de loyers, décoraient encore les murs du salon. Mistress Stokes était une personne communicative; elle raconta sans se faire prier tout ce qu'elle savait de M. Sharp, de sa vie de débauche et de misère; de sa bonne humeur et de son entrain, des chasses que lui donnaient baillis et créanciers; et à la grande indignation de l'hôtesse scandalisée, de son mariage avec sa femme, retardé jusqu'aux derniers moments de la malheureuse, que l'hôtesse ne pouvait même pas voir en peinture; des manières vives et délurées de sa fille; de l'hilarité qu'elle excitait par son talent à tourner tout le monde en caricature; c'était elle qu'on envoyait chercher le genièvre au cabaret, et on la connaissait dans tous les ateliers du quartier. En somme, mistress Bute recueillit les détails les plus complets sur la parenté, l'éducation et le caractère de sa nouvelle nièce. Rebecca n'eût peut être pas été fort aise d'apprendre le résultat de l'enquête dont elle était l'objet.

Ces recherches si habilement dirigées profitaient ensuite à l'instruction de miss Crawley. On lui disait que mistress Rawdon Crawley était la fille d'une danseuse d'Opéra; qu'elle-même avait exercé cette profession; qu'elle avait servi de modèle chez les peintres; qu'elle avait été élevée de manière à devenir la digne fille de sa mère; qu'elle buvait le petit verre avec son père, etc., etc.; qu'enfin c'était une femme perdue qui avait épousé un homme non moins perdu. Et la moralité de la fable était, d'après mistress Bute, qu'il n'y avait plus rien de bon à faire de ces deux êtres, et qu'une personne respectable ne pouvait consentir à voir de tels fripons.

Telles étaient les pièces de campagne dont mistress Bute s'entourait à Park-Lane, les provisions et les munitions de guerre qu'elle amassait dans la place, en prévision du siége que Rawdon et sa femme ne manqueraient pas de faire subir à miss Crawley.

S'il y avait un reproche à adresser à mistress Bute, c'était d'apporter trop d'ardeur dans l'exécution de ses plans. Ses soins étaient peut-être excessifs; elle faisait miss Crawley plus malade qu'elle n'était en réalité. Bien que sa parente courbât la tête sous le joug, elle ne demandait pas mieux que d'échapper le plus tôt possible à une servitude si rigoureuse et si assommante. Ces femmes à l'esprit dominateur, qui prétendent mieux savoir que les parties intéressées ce qui convient à leurs voisins, ont le grand tort de compter sans les éventualités d'une révolte domestique ou les fâcheux résultats d'un abus d'autorité.

Nous donnons comme exemple mistress Bute, animée des meilleures intentions, compromettant sa santé à force de veilles, négligeant repos et promenades pour le plus grand bien de sa belle-sœur souffrante, et si pénétrée de la gravité du malaise de la vieille dame que, pour un peu, elle eût été commander son cercueil.