Il faut dire que le jeune Osborne était bien aussi entêté que le vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne pouvait l'ébranler dans sa résolution, et, si les fureurs du père étaient terribles, celles du fils ne valaient guère mieux.

La première fois que son père lui signifia d'un ton impératif qu'il aurait à déposer ses hommages aux pieds de miss Swartz, Georges songea à opposer la temporisation à l'ouverture du vieillard.

«Vous auriez dû y penser plus tôt, mon père, lui dit-il; cela est impossible maintenant: d'un moment à l'autre nous allons recevoir nos ordres de départ. Ce sera pour mon retour, si tant est que j'en revienne; et il s'efforçait pour lui faire sentir que c'était fort mal prendre son temps pour conclure un mariage que de choisir précisément celui où le régiment était menacé à chaque instant de quitter l'Angleterre. Le peu de jours qui restaient devaient être consacrés aux préparatifs de campagne, et non à des serments d'amour. Il songerait tout à son aise à se marier quand il aurait son brevet de major. Car, je vous le jure, continuait-il d'un air joyeux et déterminé, vous verrez un de ces jours le nom de George Osborne tout au long sur la Gazette.»

Suivait la réplique du père, qui mettait en avant les renseignements qu'il avait pris dans la cité: Mais le père avait à cœur d'empêcher que quelque freluquet aristocratique ne fît main basse sur l'héritière, dans le cas d'un plus long retard, et on pouvait au moins par précaution procéder aux fiançailles, pour célébrer ensuite le mariage au retour de George en Angleterre. D'ailleurs, c'était une folie d'aller exposer sa vie sur le continent, lorsqu'on avait sous la main une fortune de dix mille livres sterling de rente.

«Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lâche, répliqua George, et que notre nom soit déshonoré, par tendresse pour les écus de miss Swartz?»

Cette objection jeta quelque incertitude dans l'esprit du vieillard; mais, dominé par son entêtement naturel, il répondit:

«Demain, vous dînerez ici, monsieur, et, toutes les fois que miss Swartz y viendra, j'entends que vous soyez là pour lui faire votre cour. Si vous avez besoin d'argent, vous pouvez passer chez M. Chopper.»

Un nouvel obstacle s'élevait donc à la traverse des projets de George au sujet d'Amélia. Plus d'une conférence intime eut lieu à cette occasion entre lui et Dobbin. L'opinion de ce dernier nous est déjà connue; et quant à George, une fois qu'il s'était mis une chose en tête, il ne s'arrêtait pas devant une difficulté de plus ou de moins.

La négrillonne restait tout à fait étrangère à cette conspiration tramée entre les principaux membres de la famille Osborne, et dont elle était l'objet. Bien plus, sa tutrice et amie ne lui avait rien laissé pénétrer, et l'héritière de Saint-Kitts prenait pour très-sincères les flatteries de ses jeunes compagnes. Sa nature impétueuse et ardente, comme nous avons eu occasion de le voir précédemment, répondait à ces démonstrations multipliées avec une chaleur toute tropicale. Et puis, il faut en convenir, elle trouvait une jouissance personnelle dans ses visites à Russell-Square; elle y rencontrait un charmant garçon, George Osborne, en un mot. Les moustaches du jeune lieutenant avaient fait sur elle une vive impression le soir où elle les avait vues au bal de MM. Hulker, et comme nous le savons, elle n'était pas la première victime de leur puissance séductrice.

George savait prendre à la fois un air vaniteux et mélancolique, langoureux et hautain, derrière lequel il affectait de laisser entrevoir des passions, des secrets et tout un enchaînement mystérieux de peines de cœur et d'aventures. Sa voix avait des notes douces et sonores. Il disait: «Il fait chaud ce soir,» ou offrait une glace avec cet accent triste et sentimental qu'il aurait mis à annoncer à la même dame la mort de sa mère ou à lui faire une déclaration d'amour. Il regardait du haut de sa grandeur les jeunes lions de la société de son père et posait en héros parmi ces élégants de troisième ordre. Les uns riaient de lui et le détestaient, les autres, comme Dobbin, concevaient une admiration poussée jusqu'au fanatisme. Toujours est-il que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur le petit cœur de miss Swartz et à l'enrouler de leurs vrilles capricieuses.