Toutes les fois qu'il y avait chance de voir George Osborne à Russell Square, cette naïve et excellente jeune fille n'avait point de paix qu'elle ne fût auprès de ses chères amies. C'était une dépense et un luxe de robes neuves, de bracelets et de chapeaux sur lesquels on ne ménageait pas les plumes. Elle donnait à sa parure tous les soins imaginables pour assurer son triomphe sur le conquérant, et avait recours à toutes ses séductions pour obtenir ses bonnes grâces. Quand les demoiselles Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et jouait ses deux morceaux avec un courage infatigable et un plaisir toujours croissant. Pendant que les demoiselles Osborne se livraient à ces délicieuses distractions, miss Wirt et la tutrice, se retirant dans un coin de la pièce, se mettaient à étudier le Dictionnaire de la Pairie et à parler noblesse.

Le lendemain du jour où George reçut l'ouverture de son père quelques instants avant le dîner, il s'étendit sur le sofa du salon, dans la pose la plus naturelle à un homme mélancolique et rêveur. D'après l'avis de son père, il avait passé, dans la journée, au bureau de M. Chopper. Le vieux commerçant donnait de grosses sommes à son fils, sans consulter, dans ses largesses, d'autre règle que son caprice. Ensuite, George s'était rendu à Fulham, où il était resté trois heures avec Amélia, sa chère petite Amélia, et enfin il était venu retrouver ses sœurs, aussi empesées dans leur maintien que leurs robes de mousseline. La société était réunie dans le salon; les duègnes bavardaient dans leur coin, et l'honnête Swartz portait sa robe favorite de satin jaune, des bracelets de turquoise, des bagues à n'en plus finir, des fleurs, des plumes, et une collection de breloques et de brimborions qui la faisaient ressembler à la boutique d'une revendeuse à la toilette.

Les demoiselles de la maison, après des efforts inutiles pour tirer une parole de leur frère, se mirent sur le chapitre des modes et parlèrent de la dernière réception à la cour. George ne tarda pas à trouver ce babillage insupportable. Et puis ces tournures étaient-elles à comparer à celle de la petite Emmy? Dans ces voix brusques et saccadées, ces jupes roides d'empois, qu'y avait-il de semblable à la douceur angélique, aux grâces modestes de sa bien-aimée? La pauvre Swartz était justement assise à la place que prenait autrefois Emmy; ses mains, couvertes de joyaux, s'étalaient en éventail sur sa robe de satin jaune; ses broches et ses boucles d'oreille lançaient des lueurs rutilantes, et ses gros yeux semblaient vouloir se précipiter de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa personne la parfaite satisfaction du désœuvrement, avec un air qui disait à tout le monde: «Admirez-moi!» Les deux sœurs trouvaient, du reste, que le satin lui allait à ravir.

«Le diable m'emporte, dit George en retrouvant le confident de son cœur, si elle n'avait pas l'air d'un mandarin chinois qui n'a rien à faire toute la journée qu'à branler la tête. Vrai Dieu, Will, j'étais démangé de l'envie de lui jeter le coussin du sofa.»

Il était parvenu toutefois à réprimer la pétulance de sa mauvaise humeur.

Ses sœurs se mirent à jouer la Bataille de Prague.

«Encore cet infernal refrain! hurla George exaspéré, du sofa où il était couché. Vous voulez donc me rendre fou! A la bonne heure si miss Swartz nous jouait quelque chose; chantez-nous quelque chose, miss Swartz, ce que vous voudrez, à l'exception toutefois de la Bataille de Prague.

—Que désirez-vous? Marie aux yeux bleus ou l'air de la Corbeille? demanda miss Swartz.

—Il est fort joli, l'air de la Corbeille, reprirent en chœur les deux demoiselles Osborne.

—Connu! cria de son sofa le misanthrope.