Là-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent d'un éclat de rire qui fit grand plaisir au vieux père.

«Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en peau de daim de la tournure de celles-ci? continua-t-il en poursuivant ses avantages.

—De grâce, mon père! s'écria Joseph.

—Aurais-je blessé sa susceptibilité? Je crois, mistress Sedley, ma chère amie, avoir blessé la susceptibilité de votre fils: j'ai plaisanté sur ses bottes de daim. Demandez-lui, miss Sharp, si ce n'est pas cela. Allons, Joseph, soyez ami avec miss Sharp, et allons dîner.

—Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et papa a rapporté le plus beau turbot de Billingsgate.

—Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre à miss Sharp, et je vous suivrai avec ces deux jeunes dames,» dit le père en prenant le bras de sa femme et de sa fille et en sortant gaiement.

Que miss Sharp ait résolu au fond de son cœur de faire la conquête de ce gros et gras garçon, nous n'avons, mesdames, aucun droit de l'en blâmer. Car, si le soin de la chasse aux maris est généralement, par un sentiment de modestie très-louable, départi par les jeunes filles à la sagesse de leurs mères, il faut se souvenir que miss Sharp n'avait nul parent d'aucun genre pour entrer à sa place dans ces négociations délicates. Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte, il y avait peu de chance qu'elle trouvât, dans tout l'univers, quelqu'un qui s'en occupât pour elle. Qu'est-ce qui engage toute notre belle jeunesse à aller dans le monde, si ce n'est la noble ambition du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes pour les eaux? Qu'est-ce qui fait danser jusqu'à cinq heures du matin dans une saison mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler les sonates au piano-forte et apprendre quatre romances d'un maître à la mode, qu'on paye une guinée le cachet; jouer de la harpe quand on a le bras joli et bien fait, et porter des chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est l'espérance qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on frappera au cœur quelque souhaitable jeune homme?

Qu'est-ce qui engage de respectables parents à mettre leur maison sens dessus dessous, à dépenser la moitié de leur revenu en soupers de bal et en champagne frappé? Serait-ce par amour désintéressé de leurs semblables et par l'unique désir de voir les jeunes gens heureux au milieu de la danse? Eh! mon Dieu, c'est qu'ils désirent marier leurs filles; et, de même que mistress Sedley, dans les profondeurs de son âme maternelle, avait déjà arrangé une douzaine de plans pour l'établissement de son Amélia, de même Rebecca fort aimable mais sans appui, se détermina à faire de son mieux pour s'assurer un mari qui lui était encore plus nécessaire qu'à son amie. Son imagination, très-vive d'ailleurs, était en outre excitée par les lectures qu'elle avait faites dans les Contes arabes et la Géographie de Guthrie, et, en réalité, pendant qu'elle s'habillait pour le dîner, d'après les renseignements recueillis auprès d'Amélia sur la richesse de son frère, elle bâtissait les plus magnifiques châteaux en l'air, dont on ne pouvait lui contester la libre disposition; elle entrevoyait un mari qui était encore, il est vrai, dans les brouillards; elle s'affublait d'une foule de châles, de turbans, de bracelets, de diamants, elle se pavanait sur un éléphant au son de la marche de Barbe-Bleue, pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions des Mille et une Nuits! Que de jeunes et vives créatures comme Rebecca Sharp se sont arrêtées avec délices sur ces rêves fantastiques que l'on fait les yeux ouverts!

Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa sœur Amélia. Il était fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales, et, au temps où nous écrivons, son nom figurait à l'article Bengale dans l'East India register, comme receveur de Boggley-Wollah, poste honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour connaître les places importantes que Joseph fut appelé à remplir dans le service, nous renvoyons le lecteur à la même feuille périodique.

Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, marécageux et fort agréable du reste; il est renommé pour la chasse à la bécasse, et de temps en temps on y peut tuer un tigre. Rangoon, qui possède un magistrat, n'en est éloigné que de quarante milles, et à trente milles plus loin se trouve une station de cavalerie; c'est du moins ce que Joseph écrivit à ses parents quand il prit possession de sa place de receveur. Joseph avait passé huit ans au milieu d'une solitude complète dans ce charmant séjour. Il était bien rare qu'il vît une face de chrétien plus de deux fois par an, alors que le détachement escortait à Calcutta les impôts qu'il avait touchés.