Elle se mit donc à l'œuvre, prépara la valise de campagne, brossa l'habit et le tricorne, disposa le reste du fourniment militaire de manière à ce que son mari trouvât sous sa main ses affaires prêtes et en ordre. Elle garnit les poches de son manteau d'une petite provision de comestibles, y joignit une bouteille d'osier contenant presque une pinte d'excellent cognac, qui était fort de son goût et de celui du major. Lorsque l'aiguille de sa montre à répétition, dont la sonnerie pouvait rivaliser avec les cloches d'une cathédrale, au dire de la propriétaire, arriva enfin sur l'heure fatale et fit sonner comme un glas funèbre, mistress O'Dowd éveilla le major.

Une tasse de café, la meilleure peut-être qui eût été préparée ce matin-là à Bruxelles, lui fut servie toute chaude par les soins de sa femme. Les attentions délicates et empressées de cette digne épouse n'auront-elles pas, aux yeux de tout le monde, un prix bien supérieur à ces flots de larmes, à ces crises nerveuses qui sont toujours le plus grand témoignage que les femmes sensibles sachent donner de leur tendresse. Cette tasse de café prise en commun au bruit des clairons et des tambours qui se répondaient des différents quartiers, n'était-elle pas alors bien plus à sa place qu'un vain luxe de douleur dont tant d'autres, en cette circonstance, ne se seraient pas fait faute? Au moins le major put se montrer à la parade frais, allègre et dispos, les joues roses et le menton rasé; et sa tournure martiale, sur son cheval de bataille, répandirent la confiance et la bonne humeur dans le cœur de tous ses hommes.

Tous les officiers saluèrent le major quand le régiment défila sous le balcon où se tenait cette digne épouse. Si elle n'accompagnait point le brave ***e jusqu'au milieu de la mêlée, ce n'était point par manque de courage, mais seulement par un sentiment de délicatesse et de retenue féminine; ses vœux du moins étaient avec ces braves soldats.

Dans les grandes circonstances, mistress O'Dowd avait coutume de lire avec la plus religieuse attention quelques pages d'un énorme volume de sermons composés par son oncle le doyen. Sur le point de faire naufrage à son retour des Indes-Occidentales, elle avait puisé dans ce livre une énergie et une force nouvelles. Elle chercha alors dans ce volume des sujets de méditation, peut-être sans bien comprendre ce qu'elle lisait. Son esprit avait peine à se détacher des préoccupations qui l'accablaient; en vain elle avait placé à côté d'elle sur l'oreiller le bonnet de coton du pauvre Mick, ses paupières étaient restées sans sommeil.

Ainsi va le monde. Pierre et Jacques courent à la gloire, le sac sur le dos, et fredonnant gaiement: Adieu! cher ange, il faut partir. Derrière eux un cœur aimant se consume dans l'incertitude de l'avenir et dans d'amers retours sur le passé.

Bien persuadée de l'inutilité des regrets, qui n'ont pour résultat que de nous rendre plus malheureux, Rebecca jugea à propos de se dispenser de ces émotions aussi superflues que fatigantes. Elle supporta le départ de son mari avec l'héroïsme d'une fille de Sparte.

Le capitaine Rawdon, au moment des adieux, était beaucoup plus ému que cette petite créature pleine de résolution et d'énergie; il aimait et adorait sa femme avec l'effusion d'une âme violemment éprise; car les mois qu'il venait de passer avec elle depuis leur mariage lui paraissaient les plus beaux et les plus heureux de sa vie. Les courses, le régiment, la chasse, le jeu, ses intrigues précédentes avec les modistes et les danseuses de l'Opéra, tous ces triomphes faciles, tout son passé, en un mot, lui semblait fade et insipide en comparaison des voluptés nouvelles que lui avait fait connaître cette union légalement contractée. Et, il faut le dire, Rebecca avait eu le talent de conduire son robuste Adonis de distractions en distractions, et de lui faire trouver sa maison mille fois plus agréable, plus charmante que tous les lieux de plaisir qui l'attiraient jadis.

Sur le point d'aller se faire estropier pour la gloire, il se mit à maudire ses extravagances passées, à gémir tristement sur cette effroyable meute de créanciers qui pourraient un jour faire à sa femme un fâcheux parti. Souvent, au milieu des confidences de l'alcôve, il avait déposé dans le sein de Rebecca de pathétiques lamentations à ce sujet, lui qui, avant son mariage, n'avait jamais eu pareil souci!

«Morbleu! disait-il avec une expression peut-être plus énergique encore, et empruntée à son naïf vocabulaire, avant mon mariage je m'inquiétais fort peu de tous ces billets auxquels j'apposai ma signature. Tant que Juda voulait bien attendre, ou que Lévi m'accordait un renouvellement, je vivais joyeux et sans souci, mais depuis que je suis marié, je n'ai plus touché, je vous le jure, à tous ces billets d'usuriers, si ce n'est pour obtenir des sursis.»

Rebecca savait toujours l'arrêter fort à propos sur cette pente mélancolique.