«Taisez-vous, gros bêta, disait-elle du plus grand sang-froid, tout n'est pas perdu auprès de la tante. Si elle nous éclate dans la main, nous aurons pour suprême ressource la dernière colonne de la Gazette. Mais que l'oncle Bute rende seulement ses os à la terre, j'ai mon idée là (et elle portait son index à son front). Le bénéfice revient de droit au plus jeune frère, vous rendrez alors votre brevet de capitaine, et vous vous ferez ministre.»

Cette idée burlesque provoqua de la part de Rawdon la plus bruyante hilarité. À l'heure de minuit, tout l'hôtel retentit des gros éclats de rire de notre dragon. Ils arrivèrent jusqu'aux oreilles du général Tufto, et le lendemain, à son déjeuner, Rebecca lui donna la représentation du premier sermon du révérend Rawdon, ministre de Crawley, etc.... L'esprit inventif de Rebecca savait ainsi charmer le temps par ses saillies imprévues et piquantes. Mais enfin lorsque arriva la nouvelle qui mit tout Bruxelles en émoi, lorsqu'on sut que les hostilités étaient ouvertes et que les troupes marchaient, Rawdon prit un air plus grave et Betty fit pleuvoir sur lui des épigrammes dont le Horse-Guard se sentit presque offensé.

«Ah! Becky, disait-il avec un frémissement dans la voix. N'allez pas croire, au moins, que j'aie peur, c'est que, voyez-vous, si un coup de fusil me décrochait, et j'offre une assez belle surface, je vous laisserais vous et l'enfant que nous aurons peut-être en fort mauvaise passe, sans avenir assuré, et ce serait moi qui vous aurais poussée dans le précipice. Allez! tout cela mistress Crawley n'est pas si risible que vous voulez bien le dire.»

Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essaya de mettre du baume sur la blessure qu'elle venait de faire. Son caractère vif et enjoué pouvait l'entraîner parfois à des sorties satiriques et moqueuses, mais bientôt maîtrisant cette humeur naturelle, elle finissait par rendre à sa figure une expression calme et impassible.

«Cher ange, dit-elle à Rawdon, me supposez-vous un cœur de roc? Moi aussi, je sais aimer, je sais sentir.»

En même temps, elle avait l'air d'essuyer à la dérobée comme une larme dans ses yeux et lançait à son mari le sourire le plus enivrant.

Cette éloquence ne manquait jamais son effet.

«Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte de ce qui vous restera. Dans ces derniers temps, la chance m'a assez favorisé au jeu, et au total, voici deux cent trente livres. Je garde dix napoléons dans ma poche; il ne m'en faut pas davantage avec le général qui paye en prince. D'ailleurs, si une balle me donne mon compte, je n'aurai plus besoin de rien. Allons, ne pleurez pas ainsi, cher petite; j'en échapperai peut-être, et pour votre plus grand tourment. Il va sans dire que je ne ferai pas la sottise de prendre un de mes chevaux; je monterai un de ceux du général, ce sera plus économique: je l'ai déjà averti que le mien avait mal au pied. Si je suis tué, vous aurez au moins quelque chose à tirer de là. On m'a déjà offert quatre-vingt-dix livres sterling de cette bête avant l'arrivée de ces maudites nouvelles. Vous la vendrez bien encore à dix pour cent de perte. Couche tout nu ne perdra rien de son prix, mais je vous engage à le vendre dans ce pays. Mes affaires sont si embrouillées avec les maquignons anglais, qu'ils pourraient se mêler du marché; il vaut donc mieux traiter loin de leurs griffes. La petite jument dont le général vous a fait présent, mérite bien encore d'être portée pour quelque chose, et ici vous n'avez point à craindre, comme à Londres, les oppositions des créanciers.»

Rawdon accompagna cette remarque d'un rire de satisfaction.

«Voici mon nécessaire de toilette, qui coûte deux cents livres à votre mari, ou plutôt au marchand, car je ne l'ai point encore payé; les flacons, avec leurs bouchons en or ciselé, peuvent bien être évalués de trente à quarante livres sterling. Il faudra tirer le meilleur parti possible de tout cela, madame, ainsi que de mes épingles, montre, chaîne et autres bijoux. Je vous réponds que cela fait encore une somme. Miss Crawley a donné, je le sais, cent livres sterling pour la chaîne et la toquante. Les bouchons et les flacons sont en or. J'ai un remords maintenant: c'est de n'avoir pas écouté le marchand, qui voulait de plus me faire prendre des tire-bottes en vermeil. Si je m'étais laissé faire, j'aurais eu le nécessaire complet, avec la bassinoire d'argent et le service d'argenterie. Mais enfin, Becky, à la guerre comme à la guerre; il faudra faire de votre mieux.»