Le capitaine Crawley qui, jusqu'à l'époque où l'amour vainqueur l'avait fait passer sous son joug, avait été dominé par une pensée exclusive de sa personne, se préoccupait ainsi du bien-être futur de sa femme, dans le cas où il ne serait plus là pour veiller sur elle.
Il éprouvait une vive satisfaction dans ce moment d'anxiété à faire l'inventaire des différents objets d'une défaite facile à l'aide desquels sa veuve pourrait se procurer quelques ressources. Voici encore quelques articles du catalogue:
«Mon fusil double, soit 40 guinées; mon manteau doublé de fourrure, soit 50 livres; mes pistolets de duel dans leur étui en bois de rose, avec lesquels j'ai tué le capitaine Market, 20 livres sterling; ma selle d'ordonnance avec ses housses, ma selle de promenade, etc., etc.»
C'était à Rebecca à faire l'emploi de ces objets de la manière la plus avantageuse. Fidèle à son principe d'économie, Rawdon prit ce qu'il avait de plus râpé en uniforme et en épaulettes; ce qu'il avait de plus neuf devait rester entre les mains de sa femme, et, qui sait? peut-être de sa veuve. Avant de partir, il prit Rebecca dans ses bras, la serra contre son cœur, qui battait à rompre sa poitrine, la tint étroitement embrassée, tandis que le sang montait à sa figure et que les larmes gonflaient ses yeux, puis il la remit à terre et la quitta. Pendant quelque temps il chevaucha à côté du général, son cigare à la bouche et gardant le plus profond silence, jusqu'au moment où ils eurent rejoint le corps principal; ce fut alors seulement qu'il cessa de friser sa moustache et rompit le silence.
Rebecca, comme nous l'avons dit, avait sagement résolu de ne point se livrer à propos de cette séparation aux écarts d'une sensiblerie stérile et superflue. De la croisée elle lui fit un dernier signe d'adieu, puis resta quelques minutes à jouir de la fraîcheur du matin. Les tours de la cathédrale et les toits bizarres des vieilles maisons de la ville commençaient à s'illuminer aux premiers feux du soleil. Elle n'avait encore pris aucun repos de toute la nuit. Sa toilette de bal qu'elle portait encore, ses belles boucles défrisées, descendant sur son cou, un cercle d'azur autour de ses yeux accusaient assez une nuit sans sommeil.
«Je suis laide à faire peur, dit-elle en se regardant à la glace, ce rose me fait paraître pâle.»
Elle délaça aussitôt sa robe rose. Un billet tomba du corsage; elle le ramassa en souriant et le ferma dans le tiroir de son meuble de toilette. Puis, après avoir mis son bouquet de bal dans un verre rempli d'eau, elle se jeta sur son lit et s'endormit du meilleur somme.
Un calme profond planait sur la ville lorsque mistress Crawley s'éveilla vers les dix heures du matin; elle prit son café avec un grand plaisir, ce qui l'aida beaucoup à se remettre de la fatigue de la nuit et des émotions de la matinée.
Son repas terminé, elle reprit les calculs que l'honnête Rawdon lui avait faits la nuit précédente, et récapitula sa situation. Somme toute, et en mettant les choses au plus mal, sa position n'était pas encore si désespérée qu'elle aurait pu le craindre. Aux objets laissés par son mari venaient s'ajouter ses bijoux et son propre trousseau, et la générosité de Rawdon, à l'époque de son mariage, a déjà reçu dans cette histoire les éloges qu'elle méritait. Outre la jument ci-dessus mentionnée, le général, son intrépide admirateur, lui avait fait de magnifiques présents, comme châles de cachemire achetés au rabais à une vente après banqueroute et autres articles provenant de la boutique des joailliers, et témoignant à la fois du goût et de la fortune du donateur.
Quant aux toquantes, suivant l'expression du pauvre Rawdon, leurs tics tacs se répondaient de toutes les pièces de l'appartement. Un soir, Rebecca s'étant plainte à Rawdon de celle qu'il lui avait donnée comme ayant le double défaut d'aller mal et de sortir d'une fabrique anglaise, le lendemain elle recevait un petit bijou portant le nom de Leroy, dans une petite boîte enrichie de turquoises, et une montre à la marque de Bréguet, couverte de perles et tout au plus grande comme une demi-couronne. Le général Tufto et George Osborne lui avaient aussi fait semblable cadeau. Mistress Osborne n'avait point de montre, mais son mari lui en aurait certainement donné une si elle en avait seulement exprimé le désir. L'honorable mistress Tufto, alors en Angleterre, traînait à son côté, pour savoir l'heure, une vieille mécanique, héritage de famille qui aurait remplacé avec avantage la bassinoire d'argent dont Rawdon parlait plus haut. Si la plupart des bijoux que vendent les joailliers allaient aux femmes, aux filles des acquéreurs, combien ne verrait-on pas, dans les maisons les plus honnêtes, de parures qui, hélas! prennent une tout autre route!