Son compte fait, Rebecca put constater, avec un vif sentiment de plaisir, qu'en définitive elle avait au moins à sa disposition de six à sept cents livres sterling pour assurer sa rentrée dans le monde. Elle fut trop occupée toute la matinée à ranger ses petits trésors pour avoir un moment d'ennui. Parmi les papiers renfermés dans le portefeuille de Rawdon était un billet de vingt livres, souscrit par Osborne; ce fut pour Rebecca une occasion de penser à mistress Osborne.
«J'irai d'abord toucher le billet, se dit-elle, et voir ensuite cette pauvre petite Emmy.»
Si notre roman manque de héros, il possède du moins une héroïne. Dans les rangs de l'armée anglaise, y compris le grand Duc lui-même, on n'aurait pu trouver un homme aussi impassible, aussi maître de lui à l'approche de la bataille que l'intrépide petite femme de l'aide de camp.
Il est une dernière personne de notre connaissance qui, n'étant point un des acteurs du drame sanglant qui va se passer à quelques heures de Bruxelles, tombe à ce titre sous notre juridiction et sur les émotions duquel nous avons des droits imprescriptibles: nous voulons parler de notre ami l'ex-collecteur de Boggley-Wollah, dont le sommeil, comme celui de tout le monde, avait été troublé à une heure matinale par le bruit aigu des clairons. Notre ami était, pour le sommeil, de la famille des marmottes; son lit avait pour lui des charmes indicibles. Peut-être, en dépit des tambours, des clairons et des fifres de toute l'armée anglaise, ses ronflements se seraient-ils prolongés jusqu'à l'heure ordinaire de son lever, si une interruption, à laquelle George était tout à fait étranger, n'était venue le tirer de sa léthargie.
George occupait le même appartement de moitié avec son beau-frère, mais ses préparatifs et le chagrin de quitter sa femme ne lui laissèrent pas le temps de songer à maître Jos, profondément enfoncé dans ses draps. George n'entra donc pour rien dans l'attentat dirigé contre le sommeil de son beau-frère: le capitaine Dobbin fut le seul coupable. Le capitaine vint le secouer rudement dans son lit, ne pouvant, disait-il, partir sans lui avoir serré la main.
«C'est bien aimable à vous, fit Jos avec un épouvantable bâillement et le sincère désir de voir le capitaine au diable.
—C'est que.... vous savez.... je n'aurais pas voulu partir sans vous dire adieu, dit Dobbin dont les paroles confuses trahissaient le trouble des idées; parce que, voyez-vous, il en est plus d'un parmi nous qui ne reviendra pas.... et alors je n'étais pas fâché de vous voir tous en bonne santé.... et puis.... enfin.... voilà.... vous m'entendez?
—Je ne vous comprends pas!» dit Jos en se frottant les yeux.
Mais le capitaine ne faisait pas la moindre attention au gros garçon en bonnet de nuit pour lequel il venait de protester d'un si tendre intérêt. L'hypocrite dirigeait toutes les facultés de son âme du côté des appartements de George, dans l'espérance de recueillir un murmure, d'apercevoir une ombre fugitive. Il allait et venait dans la chambre de Jos, dérangeait les chaises, battait la mesure sur les vitres, rongeait ses ongles et donnait mille preuves non équivoques du désordre intérieur de son être.
Jos, qui ne s'était jamais formé une bien haute idée du capitaine, commença à concevoir quelques doutes sur son courage.