—Mille tonnerres!...» hurla Jos, partagé à la fois entre la crainte, la rage et le dépit.
Sur ces entrefaites, arriva Isidore.
«Pas un cheval dans cette diable de ville!» maugréait le laquais furieux.
Les moindres quadrupèdes avaient été mis en réquisition, car Jos n'était pas le seul à écouter les inspirations de la peur.
Mais les terreurs de Jos, déjà si cruelles et si poignantes, devaient atteindre avant peu aux dernières limites. Pauline, la femme de chambre, avait, comme on l'a vu, son homme à elle dans les rangs de l'armée envoyée contre Napoléon. Cet homme, originaire de Bruxelles, servait dans les hussards belges. Ses concitoyens se signalèrent, dans cette lutte mémorable, par tout autre chose que la valeur, et le jeune Régulus Van Cutsum, l'amant de Pauline, connaissait trop bien le devoir du soldat pour ne pas obéir à l'ordre de sauve qui peut donné par son colonel.
Le jeune Régulus, ainsi nommé pour avoir eu un sans-culotte pour parrain, venait passer tous les loisirs que lui laissait son état dans la cuisine de sa Pauline, et les joies de son existence se partageaient entre les faveurs et le bouillon de sa belle. Lorsqu'il fallut partir avec le régiment, la sensible Pauline, tout en versant des torrents de larmes, avait garni les poches et les fontes de son hussard d'un choix de comestibles destinés à lui adoucir les ennuis du bivouac.
Pour lui, pour son régiment, la campagne fut bientôt finie. Il faisait partie du détachement commandé par le prince d'Orange. À juger de la bravoure de ces hommes par la longueur des épées et des moustaches, par la richesse de l'uniforme et des harnais, Régulus et ses compagnons devaient être le corps le plus vaillant qui ait jamais défilé à la parade.
Ney, s'étant porté aux avant-postes des ennemis, avait successivement enlevé leurs positions. Tout semblait perdu pour les alliés, lorsque la division anglaise, débouchant aux Quatre-Bras, changea à elle seule la face de la lutte. Les escadrons parmi lesquels se trouvait Régulus avaient été admirables dans leur ardeur à battre en retraite devant les Français. Par politesse, sans doute, et pour laisser aux Anglais le champ plus libre, ainsi que tous les honneurs de la guerre, nos héros prirent la fuite dans toutes les directions. En un clin d'œil le régiment avait cessé d'exister; il n'était plus nulle part, et quant à se rallier, il n'en sentait nul besoin. Ce fut ainsi que Régulus se trouva galopant à plusieurs milles du lieu de l'action, sans autre escorte que lui-même. Et maintenant pour lui quel refuge plus sûr que la cuisine de sa Pauline, toujours si hospitalière, toujours présente à sa mémoire, à son cœur, à son estomac reconnaissant?
Vers dix heures environ, dans la maison qu'habitaient les Osborne, on entendit le cliquetis d'un sabre retentir sur les marches de l'escalier. On poussa discrètement la porte de la cuisine, et la pauvre Pauline pensa s'évanouir de terreur, quand, à son retour de l'église, elle vit se dresser devant elle son hussard aux yeux effarés. Il était aussi pâle que l'amant de Lénore dans la légende allemande. Pauline pensa bien à crier; mais ses cris auraient fait venir ses maîtres, et que serait alors devenu son bien-aimé? Elle préféra donc étouffer toute exclamation. Après s'être assurée que son héros n'était point un vain fantôme, elle lui servit de la bière et les restes du dîner que Jos, dans l'excès de ses terreurs, avait renvoyé presque intact. Entre chaque bouchée, le hussard faisait à sa belle le récit de la déroute.
Son régiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment, avait soutenu à lui seul l'effort de toute l'armée française; mais force avait été de plier devant le nombre. Toute l'armée anglaise était maintenant taillée en pièces, tous les régiments avaient été détruits l'un après l'autre. En vain les Belges avaient tenté d'en sauver quelques-uns du carnage; les soldats du duc de Brunswick, prenant la fuite avaient laissé tuer leur duc, en un mot, la débâcle était générale. Quant à Régulus, il ne désirait qu'une chose, c'était de noyer dans des flots de bière la douleur de la défaite.