—Véné mainténant, continua-t-il, souivé moâ, allé, partons dans la rou.
Après s'être assuré d'une escorte, il descendit l'escalier sur la pointe du pied, comme pour ne pas donner l'éveil, et se trouva enfin dans la rue.
Au dire de Régulus il était le seul de son régiment, peut-être même de toute l'armée alliée qui eût échappé à la boucherie générale. Cependant bon nombre de ces prétendues victimes n'étaient pas aussi mortes qu'il voulait bien l'affirmer, et déjà beaucoup d'autres hussards commençaient à rentrer de toutes parts dans Bruxelles, tous répétaient qu'ils n'avaient cédé qu'à la dernière extrémité et ainsi s'accréditaient dans la ville les bruits d'une défaite pour les alliés. D'un moment à l'autre on s'attendait à voir arriver les Français, la panique était à son comble, et partout on se préparait au départ.—Point de chevaux! pensait Jos au comble de l'effroi. Il envoya Isidore en vingt endroits différents en demander, soit à vendre soit à louer. La réponse était partout la même, tous les chevaux étaient partis et à chaque fois le cœur de Jos était prêt à défaillir. Faudrait-il donc entreprendre le voyage à pied? sous l'influence de la peur, cette masse pesante aurait trouvé des ailes.
Les hôtels donnant sur le parc étaient presque tous occupés par les Anglais. Jos se mit à errer à l'aventure dans ce quartier, il allait écoutant de groupe en groupe, il trouvait les esprits agités comme lui par la crainte et la curiosité. Quelques familles assez heureuses pour se procurer des chevaux se hâtaient de sortir de la ville. Le plus grand nombre, aussi à plaindre que Jos, n'avait pu à aucun prix s'assurer des moyens de retraite. Parmi les fuyards de cette catégorie, Jos remarqua lady Bareacres et sa fille, qui étaient assises toutes deux dans leur voiture, sous la porte cochère de leur hôtel, leurs malles chargées sur l'impériale; elles n'avaient comme Jos d'autre obstacle à leur fuite que le manque de chevaux.
Mistress Rebecca Crawley habitait le même hôtel que ces dames, et, jusqu'à cette époque, elles s'étaient efforcées de part et d'autre à se prouver, dans leurs moindres rapports, combien elles se détestaient. Si, par hasard, milady Bareacres rencontrait mistress Crawley dans l'escalier, aussitôt elle détournait la tête avec affectation. Toutes les fois qu'on prononçait devant elle le nom de sa voisine, elle avait mille petites infamies à raconter sur sa conduite. La comtesse ne pouvait digérer les familiarités du général Tufto avec la femme de l'aide de camp, et lady Blanche la fuyait comme si c'eût été la peste ou la vermine. Le comte seul échangeait volontiers quelques paroles avec elle toutes les fois qu'il pouvait échapper à la surveillance de ces dames.
Rebecca allait pouvoir enfin se venger de tant d'outrages. Tout l'hôtel savait que les chevaux du capitaine Crawley étaient restés à l'écurie. Et, dès le commencement de l'alerte, lady Bareacres avait daigné envoyer à Rebecca sa femme de chambre pour lui présenter ses compliments et lui demander le prix qu'elle voulait de ses chevaux.
Mistress Crawley lui retourna ses compliments dans un billet où elle lui faisait savoir qu'il n'était pas dans ses habitudes de traiter avec des femmes de chambre.
À la suite de cette brève réponse, le comte en personne fut dépêché auprès de Becky, mais son ambassade n'obtint pas plus de succès que la précédente.
«M'envoyer une femme de chambre, à moi! s'écriait mistress Crawley simulant la fureur. Pourquoi lady Bareacres ne m'a-t-elle pas fait dire tout de suite de mettre les chevaux à sa voiture? Est-ce milady ou sa femme de chambre qui veut prendre la fuite?»
Telles furent les seules paroles que le comte put arracher à mistress Crawley, et qu'il alla reporter à la comtesse.