Elle avait reçu de Rawdon la recommandation expresse de ne pas s'en défaire à un prix moindre que celui qu'elle indiquait. Lord Bareacres, à l'étage inférieur, n'en n'offrait ni plus ni moins, mais son affection, son attachement sans borne pour la famille Sedley la décidaient en faveur de Joe. Enfin, ce cher M. Joe avait le cœur trop bon pour ne pas comprendre qu'il faut que tout le monde vive. Bref, avec l'affection la plus tendre, il était impossible de se montrer plus serré en affaire.
Joseph finit par accéder au prix de Rebecca, comme il était facile de le prévoir. La somme qu'il avait à lui compter était si importante, qu'il fut obligé de lui demander quelque délai; si importante, qu'elle constituait presque une fortune pour Rebecca. Elle eut bien vite calculé que cette somme jointe au prix des autres effets de Rawdon et à la pension qu'elle recevrait comme veuve, s'il restait sur le champ de bataille, lui créerait une position indépendante dans le monde, et que, désormais, elle n'avait plus à se préoccuper de voir arriver le veuvage.
Une ou deux fois dans le courant de la soirée, elle avait songé à fuir comme les autres. Mais la réflexion lui suggéra un meilleur parti.
«En admettant que les Français nous arrivent, pensa Becky, que pourront-ils faire à la femme d'un pauvre officier? Allons! nous ne sommes plus dans des temps de sac et de pillage; on nous laissera tranquillement retourner chez nous; ou je pourrai encore me fixer sur le continent avec un revenu assez honnête.»
Joe, accompagné d'Isidore, descendit à l'écurie sans plus de retard pour examiner les chevaux; puis il dit à son valet de les seller sur-le-champ. Il voulait partir le soir même, à la minute. Il laissa à son valet le soin de préparer les montures, et lui-même se dirigea vers sa demeure pour y prendre ses dernières dispositions. Il voulait s'entourer du plus grand mystère, ne se sentant pas le courage de se présenter devant mistress O'Dowd et Amélia et de leur révéler ses projets de fuite.
Tandis que Joe achevait son marché avec Rebecca et faisait sa visite à l'écurie, l'horizon commençait à s'éclairer des premières lumières du jour. Cette nuit s'était passée sans repos pour la cité; tout le monde était resté sur pied, toutes les fenêtres avaient de la lumière, à toutes les portes il se formait des groupes, et une agitation inquiète régnait dans toutes les rues. Les bruits les plus contradictoires circulaient de bouche en bouche. L'un annonçait la défaite complète des Prussiens, un autre la déroute des Anglais après une lutte acharnée, un troisième affirmait au contraire qu'ils étaient maîtres du champ de bataille. Peu à peu, ce dernier bruit finit par prendre une certaine consistance. En effet, les Français ne paraissaient point. Quelques traînards apportèrent de l'armée des nouvelles plus favorables. Enfin, un aide de camp arriva avec des dépêches pour le commandant de la place, et l'on put lire bientôt sur les murs de la ville l'annonce officielle du succès des alliés aux Quatre-Bras. La colonne, commandée par le maréchal Ney, avait battu en retraite après un combat de six heures.
Il faut placer l'arrivée de l'aide de camp à peu près vers le temps où Joe achevait son marché avec Rebecca et allait examiner son acquisition.
Joe trouva, en rentrant, sur la porte de l'hôtel, une vingtaine de personnes occupées à commenter les dernières nouvelles, auxquelles on ajoutait une foi complète. Il monta aussitôt pour les communiquer aux deux femmes placées sous sa garde. Il pensa qu'il était inutile de les informer de ses projets de retraite, de son marché, et de l'argent qu'il lui en coûtait.
Le succès ou la défaite préoccupait moins ces deux femmes que le sort de ceux qui leur étaient chers. À la nouvelle de la victoire, Amélia se sentit prise d'une inquiétude plus vive encore que par le passé. Elle voulait rejoindre l'armée, et tout en larmes suppliait son frère de l'y conduire. L'anxiété et la terreur étaient arrivées chez elle au dernier degré. La pauvre femme qui depuis plusieurs heures paraissait en proie à une léthargie profonde courait maintenant de côté et d'autre avec tous les symptômes de la folie: elle sanglotait, pleurait et criait.
Joe avait l'âme trop sensible pour supporter longtemps le spectacle d'une telle douleur. Il laissa sa soeur aux mains de son énergique compagne et redescendit à la porte de l'hôtel où l'on était encore réuni à causer en attendant de plus amples informations.