Le jour était enfin arrivé, et avec lui ne tardèrent pas à venir des nouvelles plus complètes du champ de bataille. On les reçut de la bouche même de ceux qui avaient été acteurs dans ce terrible drame. Des charrettes, des voitures chargées de blessés commencèrent à entrer dans la ville, au milieu des plaintes et des gémissements de ceux qu'elles ramenaient. On apercevait sur des litières de paille des figures décomposées par la souffrance. Un de ces fourgons attira plus particulièrement la curiosité de Joe Sedley. Les cris de ceux qu'on y avait couchés avaient de quoi fendre le cœur; les chevaux fatigués pouvaient à peine traîner la voiture.
«C'est là, cria une voix faible et méconnaissable,» et la voiture s'arrêta en face de l'hôtel de Sedley.
«C'est George, je le reconnais,» s'écria Amélia la figure toute bouleversée et les cheveux en désordre.
Ce n'était point George, mais au moins elle allait avoir de ses nouvelles. C'était le pauvre Tom Stubble, qui vingt-quatre heures auparavant partait d'un pas résolu agitant avec orgueil le drapeau de son régiment. Il l'avait vaillamment défendu sur le champ de bataille, et la cuisse traversée d'un coup de lance, il était tombé en serrant toujours son étendard. À la fin de l'action notre jeune héros avait trouvé une place dans une charrette qui l'avait ramené dans ce triste état à Bruxelles.
«Monsieur Sedley! monsieur Sedley!» criait le blessé d'une voix défaillante.
À cet appel, Joe tressaillit d'abord; puis s'avança tout effrayé. Le pauvre Stubble lui tendait une main brûlante et affaiblie.
«C'est ici qu'on doit me déposer, ajouta-t-il, Osborne et Dobbin l'ont dit, et vous donnerez deux napoléons à l'homme de la charrette, ma mère vous les rendra.»
Pendant les longues heures passées dans la charrette, en proie aux souffrances de la fièvre, le jeune enseigne s'était transporté en imagination à la cure de son père, qu'il avait quittée quelques mois auparavant, et par instant ses souvenirs l'avaient aidé à oublier sa douleur.
L'hôtel était vaste, ceux qui l'habitaient étaient bons et compatissants. Les blessés de la charrette trouvèrent chacun un lit. Le jeune enseigne fut porté dans l'appartement d'Osborne; Amélia et la femme du major étaient venues à sa rencontre, après l'avoir reconnu du balcon. Le cœur de ces femmes se sentit plus à l'aise lorsqu'elles eurent appris que la lutte était interrompue et que leurs maris n'avaient pas la moindre égratignure. Amélia, transportée de joie, se jeta au cou de son amie, l'embrassa, et dans l'élan de sa reconnaissance, tomba à genoux pour élever son cœur à Dieu et remercier le Tout-Puissant d'avoir protégé son George bien-aimé.
Tous les médecins de la terre n'auraient pu apporter à cette jeune femme, dans son état de surexcitation nerveuse, un soulagement aussi puissant que celui que le hasard lui offrait. Assistée de mistress O'Dowd elle soigna le blessé et s'efforça d'adoucir ses cruelles souffrances. Cette occupation forcée l'enlevait aux inquiétudes et aux craintes de son esprit, et son activité fébrile prenait, de cette manière, une autre direction.