Notre jeune ami racontait avec la simplicité du soldat les événements de la journée et les faits d'armes de ses vaillants compagnons du ***e. Ils avaient eu beaucoup à souffrir. Ils avaient perdu beaucoup de monde. Le cheval du major avait été tué sous lui pendant une charge du régiment, et on avait d'abord cru que c'en était fait d'O'Dowd et que Dobbin allait lui succéder. Mais en revenant à leur point de ralliement ils avaient trouvé le major assis sur le flanc de Pyrame et demandant des consolations à la bouteille d'osier. Le capitaine Osborne avait sabré le lancier qui avait blessé l'enseigne.

À ce récit, une telle pâleur se répandit sur la figure d'Amélia, que mistress O'Dowd interrompit bien vite le jeune enseigne. À la fin de la journée, le capitaine Dobbin, bien que blessé lui-même, avait pris son jeune camarade dans ses bras pour le porter aux chirurgiens; la charrette l'avait ensuite ramené à Bruxelles.

Le capitaine avait promis deux louis au conducteur pour transporter l'enseigne à l'hôtel de M. Sedley, et annoncer à mistress la capitaine Osborne que le feu avait cessé et que son mari n'avait pas la plus légère blessure.

«Il a bon cœur, ce William Dobbin, observa mistress O'Dowd, quoiqu'il ait toujours l'air de rire de moi.»

Le jeune Stubble déclara que Dobbin n'avait pas son pareil dans toute l'armée. C'étaient des éloges sans fin sur les qualités de l'excellent capitaine, sur sa modestie, sur sa bonté, sur son sang-froid au feu. À toutes ces paroles, Amélia ne prêtait qu'une oreille fort distraite; elle n'écoutait que lorsqu'on parlait de George, et lorsqu'on n'en parlait plus, ses pensées étaient encore pour lui.

La journée s'écoula assez rapide pour Amélia, au milieu des soins qu'elle donnait au malade et des récits merveilleux de la bataille. Pour elle, toutefois, il n'y avait qu'un homme dans l'armée britannique, et son salut l'inquiétait bien plus que tous les mouvements des alliés et les attaques de l'ennemi. Les nouvelles que Joe lui rapportait de la rue faisaient à ses oreilles l'effet d'un vague bourdonnement. Notre craintif ami ne s'y montrait pas toutefois aussi indifférent que sa sœur, et il était en proie aux inquiétudes les plus sérieuses. Les Français avaient été repoussés; mais, après une lutte acharnée et indécise, soutenue par une seule division de l'armée française. L'empereur, avec le corps principal, se trouvait à Ligny, où il avait culbuté les Prussiens sur toute la ligne, et débarrassé de ce premier obstacle, il se disposait à concentrer toutes ses forces contre les alliés. Le duc de Wellington se repliait sur Bruxelles. Toutes les éventualités étaient pour une grande bataille à livrer sous les murs de la capitale, et dont l'issue paraissait fort douteuse. Le duc de Wellington n'avait que vingt mille hommes de troupes anglaises sur lesquelles il pût compter. Les troupes allemandes se composaient de nouvelles recrues, et les Belges ne suivaient le reste de l'armée qu'à contre coeur. Avec cette poignée d'hommes le duc devait résister aux cinquante mille hommes qui envahissaient la Belgique sous les ordres de Napoléon, jusqu'alors invincible et avec lequel aucun capitaine ne semblait pouvoir se mesurer avec chance de succès.

En présence de ces réflexions qui se pressaient dans son esprit, Joe ne trouvait d'autre ressource que de trembler de tous ses membres. Du reste, tout le monde en était là à Bruxelles, car chacun comprenait que le combat de la veille n'était que le prélude d'une bataille inévitable et plus terrible encore. Déjà l'empereur avait fait subir un échec à l'armée qu'il avait trouvée sur son chemin. Il lui en coûterait à peine un effort pour passer sur le corps de quelques Anglais qui le séparaient de Bruxelles. Malheur alors à ceux qu'il y trouverait! On rédigeait d'avance les discours; les autorités s'étaient réunies pour discuter en secret le cérémonial à observer. On préparait les appartements, les drapeaux tricolores, les emblèmes de triomphe pour l'entrée de Sa Majesté l'Empereur et Roi.

L'émigration continuait de plus belle: dès qu'on avait trouvé des moyens de transport, on suivait le mouvement général. Quand Joe se présenta dans l'après-midi à l'hôtel de Rebecca, il remarque que la voiture des Bareacres avait enfin débarrassé la porte cochère. Le comte s'était procuré une paire de chevaux à un prix fabuleux, et, en dépit de mistress Crawley, galopait maintenant sur la route de Gand. Louis XVIII était tout prêt lui-même à abandonner les murs de cette ville. Le malheur semblait s'acharner à poursuivre de pays en pays le royal exilé.

La pénétration de Joe allait jusqu'à prévoir l'imminence d'une crise finale. D'un moment à l'autre, il allait avoir besoin des chevaux qui lui coûtaient si cher. Cette journée se passa pour lui au milieu d'angoisses impossibles à dépeindre. Par précaution, il ramena ses chevaux des écuries où ils se trouvaient dans celles de son hôtel. Dans un cas urgent, cette distance eût été encore trop grande; et, en outre, il les tenait ainsi à l'abri d'un enlèvement de vive force. Isidore faisait bonne garde à la porte de l'écurie. Les chevaux étaient tout sellés et tout prêts, ce qui n'empêchait pas Joe d'attendre la suite des événements avec la plus grande anxiété.

Après l'accueil de la veille, Rebecca n'était pas fort pressée de venir auprès de sa chère Amélia; mais la femme la fit penser au mari et elle rafraîchit les queues du bouquet de George, en changea l'eau et relut sa lettre.