En réalité, la vieille dame se refusait complétement à écouter ses lectures du soir, et, lorsqu'elle venait à Crawley-la-Reine, il était obligé de suspendre le cours de ses pratiques religieuses.

«Mettez de côté votre livre de sermons, disait son père, car miss Crawley va nous arriver. Elle nous a écrit pour nous dire qu'elle ne pouvait entendre prêcher.

—Eh! monsieur, songez aux domestiques.

—Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt, et le fils trouvait qu'il leur arriverait pis encore s'ils étaient privés du bienfait de ses instructions.

—Et que diable! disait le père après avoir écouté ses remontrances, vous ne serez pas assez sot pour laisser sortir de la famille trois mille livres de revenu?

—Qu'est-ce que l'argent en comparaison de nos âmes? reprenait Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vous dépouiller de cet argent?»

Qui sait si ce n'était pas le désir de sir Crawley?

La vieille miss Crawley était bien certainement une réprouvée. Elle avait une délicieuse petite habitation dans Park-Lane, et, comme elle buvait et mangeait trop pendant son hiver à Londres, elle allait se remettre l'été à Harrowgate ou à Cheltenham. De toutes les vieilles vestales de l'époque, c'était la plus hospitalière et la plus enjouée. Dans son jeune temps elle avait été une beauté, à ce qu'elle disait: on sait fort bien que les vieilles femmes ont toutes été plus ou moins des beautés dans leur temps.

Elle avait de plus des prétentions au bel esprit et au libéralisme. Pendant un séjour de quelque temps en France, Saint-Just, suivant la rumeur publique, lui avait inspiré une passion malheureuse. Elle aimait en conséquence les romans français, la pâtisserie française et les vins français. Elle lisait Voltaire et savait Rousseau par cœur. Elle discutait d'un ton assez dégagé la question du divorce, et défendait avec énergie les droits de la femme. Elle avait des portraits de Fox dans toutes les chambres de sa maison. Lorsque cet homme d'État comptait dans les rangs de l'opposition, elle combattait à ses côtés au pied du même drapeau; et quand il arriva au pouvoir, elle était en grand crédit auprès de lui, pour avoir enrôlé dans ses rangs sir Pitt et son collègue de Crawley-la-Reine. Sir Pitt y serait bien entré de lui-même, sans la moindre peine de la part de cette honnête demoiselle.

Cette excellente et vieille fille avait pris en affection Rawdon Crawley dès son enfance. Elle l'envoya à Cambridge, parce que son frère était à Oxford; et, lorsque les directeurs de la première université l'engagèrent à se retirer après deux ans de séjour, elle lui acheta ses brevets de cornette et de lieutenant.