Le jeune officier était à la ville un des plus élégants et des plus renommés dandys. Il boxait, courait les coulisses, jouait la bouillotte et conduisait à quatre chevaux; tel était le fond de la science pour notre aristocratie d'alors, et il y était passé maître. Bien qu'il fît partie de la maison militaire, dont le service se bornait à parader autour du prince régent, et pour laquelle l'occasion ne s'était jamais présentée de montrer sa valeur sur le champ de bataille, Rawdon Crawley, pour des affaires de jeu, sa plus violente passion, avait eu trois duels terribles où il avait assez donné de preuves de son mépris pour la mort.
«Et pour ce qui suit la mort,» ajoutait M. Crawley, attachant au plafond ses yeux couleur groseille.
Il pensait toujours à l'âme de son frère et à l'âme de ceux qui ne partageaient pas ses opinions. C'est une sorte de consolation que se donnent à elles-mêmes les personnes pleines de gravité.
La ridicule et romanesque miss Crawley, loin de se fâcher des étourderies de son Benjamin, ne manquait pas de payer ses dettes, après ses duels, et n'aurait pas permis une parole de blâme sur sa moralité.
«Il jette sa gourme, disait-elle, et vaut cent fois mieux que son pleurnicheur de frère avec ses hypocrisies.»
CHAPITRE XI.
D'une simplicité toute pastorale.
Après avoir introduit le lecteur au milieu de ce respectable personnel du château, dont la simplicité et l'innocence toute champêtre montrent victorieusement la supériorité de la vie de la campagne sur celle de la ville, nous devons aussi lui faire connaître les parents et voisins du seigneur de l'endroit: le ministre Bute Crawley et son épouse.
Le révérend père Bute Crawley était d'une taille élevée et majestueuse, d'une humeur joviale, et portait des chapeaux à large bord. Dans le comté, il jouissait d'une popularité bien plus grande que le baronnet son frère. Au collége, il était la meilleure rame de l'embarcation de Christ-Church; il avait cassé des dents aux meilleurs boxeurs de la ville. Dans la vie privée, il n'avait pu se détacher entièrement de ses goûts pour la boxe et les exercices gymnastiques. Point de combat, à vingt milles à la ronde, auquel il ne fût un des premiers; pas de courses de régates, de soirées d'élections, de dîners de confrères, pas de grand gala enfin dans le comté, sans qu'il fût de la partie. On était sûr de rencontrer sa jument noire et les lanternes de son cabriolet à six milles de la cure, toutes les fois qu'il y avait un dîner à Fuddleston, à Roxby, ou à Wapshot-Hall, ou chez les gros bonnets du comté, avec lesquels il était dans les meilleurs termes. Il avait une jolie voix, chantait le Vent du midi et le Ciel nuageux, courait le cerf en casaque de jockey, et passait pour l'un des meilleurs pêcheurs du comté.
Mistress Crawley, la femme du recteur, était une petite créature fort remuante, qui composait les célestes homélies de son époux. Ménagère par excellence, elle avait avec ses filles la haute main dans la maison. Au presbytère elle régnait en despote, laissant pour tout le reste carte blanche à son mari; il pouvait aller et venir, dîner dehors autant que son caprice le lui disait. Quant à mistress Crawley, c'était la femme économe qui sait le prix du vin de Porto.