Après cette rigoureuse semonce, comme lord Steyne était dans l'habitude d'en faire pour remettre son harem au pas, suivant son expression, lorsqu'il manifestait quelques velléités d'insubordination, les pauvres femmes, obligées de courber la tête, n'eurent plus qu'à se ranger au parti de l'obéissance. Lady Gaunt écrivit l'invitation qu'exigeait d'elle le noble lord; puis, avec sa belle-mère, et sous le poids de la plus profonde humiliation, elles allèrent déposer leurs cartes chez mistress Rawdon, ce qui causa un vif plaisir à l'innocente créature.
Nous pourrions citer des familles de Londres qui auraient sacrifié une année de leurs revenus pour jouir d'une si haute faveur. Mistress Frédérick Bullock, par exemple, se serait bien traînée sur les genoux, de May-fair à Lombard-Street, si elle eût été sûre d'entendre sortir de la bouche de lady Gaunt et de lady Steyne ces magiques paroles: «Nous vous invitons pour vendredi prochain.» En effet, ce n'était point une de ces cohues, de ces grands bals de Gaunt-House où la foule se mêle et se confond; mais c'était une petite réunion bien intime, bien mystérieuse, où les privilégiés ont l'honneur d'être admis, honneur dont ils doivent se féliciter tout le reste de leur vie.
Lady Gaunt avait droit, par sa beauté, ses dédains, sa chasteté, à une place élevée parmi les plus vains de ce monde. L'exquise courtoisie avec laquelle lord Steyne la traitait en public charmait tous ceux qui en étaient témoins, et les plus difficiles étaient obligés de reconnaître que l'illustre lord était un gentilhomme accompli et avait le cœur bien placé.
Les dames de Gaunt-House demandèrent du renfort à lady Bareacres contre l'ennemi commun. Lady Gaunt envoya chercher sa mère par une de ses voitures, car tous les équipages de la noble comtesse avaient été saisis par les baillis. Ses bijoux, sa garde-robe étaient devenus la proie des impitoyables enfants d'Israël. Le château de Bareacres était en leur pouvoir avec ses peintures de prix, son splendide ameublement et tous les magnifiques chefs-d'œuvre de Van Dyck, de Reynold, de Lawrence; la nymphe dansante de Canova, faite à la ressemblance de lady Bareacres, mais de lady Bareacres dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, tandis que maintenant il ne restait plus d'elle qu'une pauvre vieille édentée et chauve: la robe fanée après les jours de fête. Son seigneur et maître, peint jadis par Lawrence, vers la même époque, en uniforme des hussards de Thistlewood, avec un grand sabre dans les jambes et le château de Bareacres dans le lointain, n'était plus maintenant qu'un pauvre diable râpé sur toutes les coutures et cachant sous une perruque presque aussi dépouillée que sa tête les flétrissures des années. Le matin il se faufilait dans quelque mauvaise taverne, et le soir il allait tout seul prendre son dîner au club. Il n'était plus très-empressé de dîner chez lord Steyne. Autrefois rival heureux de ce dernier dans la carrière du plaisir, il voyait désormais les rôles intervertis. Le petit lord Gaunt de 1785 était maintenant un gros personnage, tandis que Bareacres n'offrait plus que le triste spectacle de sa ruine et de sa décrépitude. Il devait trop d'argent à lord Steyne pour oser se présenter devant son vieux camarade, et lorsque celui-ci se sentait en verve de belle humeur, il ne manquait jamais de demander malicieusement à lady Gaunt pourquoi son père ne venait plus la voir.
«Voici quatre mois qu'il n'a mis les pieds ici, lui disait lord Steyne. Je puis compter par mon livre de dépense chacune des visites de Bareacres. Il s'est bien chargé de faire sortir tout l'argent que l'autre beau-père a apporté dans la maison.»
Le narrateur du présent récit n'en a pas bien long à dire sur les illustres personnages que Becky eut l'honneur de rencontrer à son entrée dans la haute société. Nous citerons cependant le prince de Peterwaradin et sa femme. Son Excellence a la taille prise dans une ceinture étroitement serrée. Sur sa poitrine, bien dessinée par l'uniforme militaire, étincelle une plaque chargée de pierreries. Le boyard porte autour du cou le collier rouge de la Toison d'or, et possède d'innombrables troupeaux.
«Regardez-le bien, dit Rebecca à l'oreille de lord Steyne; le chef de sa race devait être un mouton.»
En effet, son air solennel, sa démarche mesurée, sa figure blafarde et son collier, donnaient à Son Excellence tout l'air d'un vénérable mouton à clochettes.
Nous citerons encore M. John Paul Jefferson Jones, attaché à l'ambassade américaine et correspondant du Démagogue de New-York. Espérant se faire bien venir des maîtres de la maison, il profita d'un moment de silence pendant le dîner pour demander si son cher ami George Gaunt se plaisait toujours beaucoup au Brésil.