Toutes les fois que le colonel se trouvait, comme en cette circonstance, au milieu d'une société délicate et choisie, il se mettait à rougir ni plus ni moins qu'un garçon de seize ans au milieu des compagnes de sa sœur. L'honnête Rawdon manquait complétement de cette habitude du monde que l'on n'acquiert que dans la société des femmes. Au club, à la caserne il n'avait pas besoin de se gêner. Là il entrait, sortait, fumait et jouait au billard tout à son aise. Ce n'est pas que dans son temps aussi il ne se soit trouvé en rapport avec le beau sexe, mais il y avait déjà longtemps de cela, et les habitudes que l'on peut contracter dans les boudoirs en question ne préparent nullement à celles qu'il faut avoir pour faire bonne contenance dans un salon. Le colonel était alors dans ses quarante-cinq ans. En cherchant bien, sa mémoire pouvait lui fournir le souvenir d'une demi-douzaine de femmes qu'il avait connues avant l'incomparable créature à laquelle il s'était uni par les liens de l'hyménée. Mais, à l'exception de cette dernière et de son excellente belle-sœur lady Jane, dont l'aimable caractère l'avait séduit et entraîné, le colonel était au supplice auprès de toutes les autres femmes. À Gaunt-House, il ne desserra les dents de tout le dîner que pour faire remarquer que le temps était à l'orage. Becky avait bien songé à le laisser à la maison; mais les convenances exigeaient qu'à son entrée dans le grand monde son mari fût à ses côtés, comme le bouclier et le rempart de sa vertu et de son innocence.

Au moment où l'on annonçait mistress Crawley et son mari, lord Steyne était allé à sa rencontre, lui avait fait un grand salut et l'avait présentée à lady Steyne et à ses belles-filles. Ces dernières lui avaient fait une révérence des plus profondes et des plus cérémonieuses. Quant à la mère, elle avait tendu la main à la nouvelle arrivée; mais cette main était aussi glaciale que le marbre d'un tombeau.

Becky la prit néanmoins avec un air d'humilité et de reconnaissance, et avec un salut qui aurait pu faire honneur au meilleur des maîtres de danse, elle s'inclina presque jusqu'à terre, puis elle rappela avec une présence d'esprit admirable que milord Steyne avait été autrefois l'ami et le protecteur de son père, et que dès son enfance elle avait été élevée à révérer et à bénir le nom des cette famille. En effet, lord Steyne pouvait bien avoir acheté deux tableaux au malheureux Sharp, et l'orpheline avait l'âme trop sensible à la reconnaissance pour oublier jamais un pareil bienfait.

Il fallut aussi renouveler connaissance avec lady Bareacres. La femme du colonel lui fit une profonde révérence, à laquelle l'orgueilleuse comtesse ne répondit que par une froideur pleine de dédain.

«Il y a bientôt dix ans, lui dit Becky, en femme qui sait ne rien perdre de ses avantages, que j'ai eu l'honneur de faire à Bruxelles la connaissance de Votre Seigneurie; c'était, je crois, au bal de la duchesse de Richmond, la veille de la bataille. J'ai vu Votre Seigneurie ailleurs encore, c'était avec lady Blanche, sous la porte cochère de l'hôtel où vous vous étiez mises dans votre voiture en attendant des chevaux. J'espère que vous avez sauvé tous vos diamants?»

Tout le monde se regarda. Ces fameux diamants avaient été saisis par les créanciers, à ce qu'il paraît, et Becky probablement n'en savait rien. Rawdon Crawley se retira dans l'embrasure d'une fenêtre avec lord Southdown, et celui-ci ne tarda pas à pouffer de rire au récit que lui fit Rawdon de lady Bareacres trépignant dans sa voiture et épuisant les promesses et les prières auprès de mistress Crawley pour en obtenir des chevaux.

«Maintenant, pensa Becky, cette femme n'est plus à craindre pour moi.»

Lady Bareacres échangea avec sa fille des regards où se mêlaient la terreur et la colère, et se dirigea vers une table où elle se mit à regarder un album dont elle tourna les feuillets avec la plus grande rapidité.

Lorsque le noble habitant des bords du Danube fut arrivé, on se mit à parler français. Lady Bareacres ainsi que les jeunes dames virent, à leur grande mortification, que mistress Crawley possédait cette langue bien mieux qu'elles, et la parlait avec bien plus de grâce et de facilité. Becky avait connu, en 1816 et 1817, des magnats hongrois qui faisaient partie de l'armée alliée; elle s'enquit de ses amis d'autrefois avec le plus touchant intérêt. Le noble étranger s'imagina de suite que c'était quelque femme d'une haute distinction. En passant du salon à la salle à manger, le prince et la princesse demandèrent à lord Steyne et à la marquise le nom de cette petite dame qui parlait si bien le français.

Ces quatre personnes conduisant la tête de la colonne, toute la société se rendit dans la salle du banquet. En tête de ce chapitre, nous avons annoncé un dîner à trois services; dans le désir qu'il soit tout à fait selon le goût du lecteur, nous laisserons à son imagination le soin d'en composer le menu.