M. de Truffigny, de Périgord, et M. Champignac, tous deux attachés à l'ambassade française, s'enflammèrent à première vue pour la séduisante épouse du colonel; et à leur retour en France, suivant l'usage de leur nation, comme ont fait tous les Français qui les avaient précédés en Angleterre, et comme le feront tous ceux qui les suivront, ils racontaient qu'ils y avaient laissé une foule de malheureuses, parmi lesquelles la charmante Mme Rawdon, avec laquelle ils étaient au mieux.
Mais nous avons des motifs pour ne pas croire aveuglément à cette assertion. Champignac aimait avec passion l'écarté, et faisait, dans le cours de la soirée, une série de parties avec le colonel, tandis que Becky, dans la pièce voisine, chantait des romances à lord Steyne. Quant à Truffigny, il n'osait se montrer à l'hôtel des Étrangers, par suite des affaires d'argent qu'il avait avec le maître de l'endroit. Et puis, quelle raison Becky aurait-elle eue d'abaisser ses regards sur l'un ou l'autre de ces deux jeunes gens, et de leur accorder des faveurs spéciales. Elle les laissait faire ses commissions, acheter ses gants et ses bouquets, lui offrir des loges à l'Opéra, et multiplier autour d'elle les soins et les attentions: c'était fort bien, mais elle ne s'en amusait pas moins à leurs dépens lorsqu'ils s'avisaient de lui parler anglais devant lord Steyne. Alors elle se moquait d'eux à leur barbe, en les complimentant avec le plus grand sang-froid sur leurs progrès dans la langue anglaise, ce qui ne manquait jamais de faire sourire son noble protecteur. Truffigny fit cadeau d'un châle à Briggs pour gagner à sa cause la confidente de Becky, et la chargea d'une lettre, que la trop naïve demoiselle remit à sa maîtresse en présence d'une nombreuse assistance. Becky fit circuler le poulet dans toutes les mains, et le contenu amusa beaucoup ceux qui en prirent connaissance. Tout le monde le vit, à l'exception de Rawdon, qu'il était inutile de mettre au courant de tout ce qui se passait dans la petite maison de May-Fair.
Avant peu Becky vit accourir chez elle non-seulement ce qu'il y avait de plus comme il faut, pour nous servir d'une expression usitée parmi les étrangers en tournée à Londres, mais encore ce que l'Angleterre possédait de plus huppé; et par ce mot nous n'avons point en vue des gens plus ou moins vertueux, plus ou moins spirituels, plus ou moins bêtes, plus ou moins riches, plus ou moins nobles, mais tous ceux que l'on peut comprendre dans cette expression comme il faut, et sur le compte desquels ce seul mot dit tout.
Lady Fitz-Willis, lady Slowbore et autres personnes du même calibre avaient fait chez lord Steyne les avances les plus bienveillantes à mistress Crawley. Le soir même tout Londres le savait, et ceux qui autrefois criaient haro sur cette honnête personne restaient désormais bouche close. Wenham, légiste et bel esprit, âme damnée de lord Steyne, allait partout redisant les louanges de Rebecca. L'impulsion une fois donnée, les plus hésitants finirent par aller au-devant d'elle, et dès lors sa position se trouvait prise parmi les gens comme il faut. Mais, mes chers lecteurs, ne vous pressez pas trop d'envier le sort de Rebecca: la gloire de ce monde, comme on dit, est bien passagère. L'expérience a démontré depuis longtemps que les plus heureux sont toujours les plus éloignés du soleil; Becky, qui avait pénétré dans les boudoirs de la mode; Becky, qui s'était trouvée face à face avec le grand George IV, Becky avouait par la suite que tout ici-bas n'est que fumée et vanité.
Nous passerons rapidement sur cette partie de son histoire; car il nous serait aussi impossible de la raconter qu'à un profane de dévoiler les rites de la franc-maçonnerie, et de crainte de faire du grand monde un portrait peu ressemblant, nous aimons mieux n'en rien dire du tout et garder nos opinions pour nous.
Becky, par la suite, a souvent entretenu ses amis de cette époque de sa vie de ce temps où elle fréquentait à Londres les salons de la mode et de l'aristocratie. Elle s'enivra d'abord des fumées de l'orgueil, des applaudissements du triomphe, mais elle se lassa bien vite de cette monotonie du succès. Ce fut d'abord pour elle une occupation des plus attrayantes que la préparation de ces jolies toilettes, de ces parures séduisantes. Ce n'était du reste que par un sublime effort d'intelligence qu'elle pouvait établir l'équilibre entre ses faibles ressources et les impérieuses nécessités de la coquetterie; qu'elle pouvait se procurer les toilettes indispensables pour se montrer à ces grands dîners, à ces réunions élégantes, pour se mêler à cette société d'élite avec laquelle elle se retrouvait tous les jours. Il s'agissait de marcher de pair à égal avec ces jeunes gens à la cravate irréprochable, aux bottes vernies, aux gants jaunes, avec ces hommes à la belle prestance, aux boutons dorés, à l'air noble, aux manières tout à la fois polies et hautaines; avec ces jeunes filles blondes, roses et timides; avec ces respectables matrones à la taille élevée et majestueuse, belles encore malgré les années et toutes ruisselantes de diamants. Les anciennes amies de Becky la voyaient d'un œil d'envie et de haine, tandis que la pauvre femme s'avouait déjà tout bas à elle-même qu'elle en avait bien assez.
«Je donnerais bien maintenant quelque chose pour être délivrée de tout ce monde, se disait-elle quand elle se trouvait seule. J'aimerais mieux, je crois, en vérité, être la femme d'un ministre et faire l'école gratuite du dimanche, ou même être une simple cantinière voyageant au milieu des bagages du régiment, que de parader ainsi dans ces salons. Il serait infiniment plus gai d'avoir une jupe courte et un maillot et de danser sur des tréteaux à la foire.
—Et je suis sûr qu'il y aurait foule pour vous voir,» lui disait lord Steyne en riant.
Car Becky avait coutume de confier au noble lord, avec sa franchise ordinaire, les ennuis et les dégoûts de sa nouvelle situation, et pour sa part il y trouvait un sujet de divertissement.
«Rawdon, continuait Becky, en s'abandonnant à sa veine méditative, Rawdon remplirait parfaitement le rôle d'écuyer ou de maître de cérémonie; vous m'entendez, je veux dire celui qui est au milieu du manége, en grandes bottes, avec un habit boutonné, et qui fait claquer le fouet. Ce rôle irait très-bien à sa lourdeur, à son ampleur, à ses allures militaires. Je me souviens encore d'une fois où mon père m'avait, dans ma jeunesse, conduite à la foire de Brookgreen; au retour, je me fabriquai une paire d'échasses et me mis à danser dans l'atelier, aux grands applaudissements de tous les élèves.