—J'aurais bien voulu voir cela, lui dit lord Steyne.
—Et moi, je ne demanderais pas mieux que de recommencer, répondit Becky, c'est pour le coup que lady Blinkey ouvrirait des yeux tout grands et que lady Grizzel la prude nous ferait voir toutes ses rangées de dents! Mais, silence, voici Pasta qui chante.»
Becky s'était fait la loi de se montrer toujours pleine d'attention pour les artistes que l'on appelait dans ces soirées aristocratiques; elle allait les chercher jusque dans le coin où ils se retiraient en silence, leur serrait la main, leur faisait fête en présence de tout le monde. N'était-elle pas une artiste, elle aussi, comme elle disait avec tant de vérité. Enfin, grâce à sa franchise et à ses airs de camaraderie avec eux, elle finissait toujours par en arriver à ses fins, et ils n'avaient jamais mal à la gorge quand il s'agissait de chanter chez elle, ou de lui donner des leçons gratis.
Vous avez beau en paraître surpris, la petite maison de Curzon-Street avait ses soirées musicales. À de certains jours de la semaine une longue file de voitures avec leurs lanternes éblouissantes encombrait la rue, au grand désespoir du no 100, dont le sommeil était incessamment troublé par le tapage des roues et le bruit du marteau. De gigantesques laquais accompagnaient ces voitures, et l'antichambre de Becky suffisait à peine pour les contenir, la plupart étaient obligés d'aller prendre domicile dans les cabarets voisins, d'où les appelaient ensuite de petits gamins lorsque leurs maîtres les demandaient pour partir. Les plus grands élégants de Londres se marchaient sur les pieds en gravissant l'étroit escalier de Becky, tout en souriant en eux-mêmes de l'idée qu'ils avaient de venir s'égarer jusque-là. Plusieurs dames du grand ton, d'une vertu à toute épreuve et d'une sévérité sans égale, venaient se faire voir dans ce petit salon et entendre les artistes qui, donnant à leur voix le développement ordinaire, chantaient à faire crouler la maison. Le lendemain on lisait dans le Morning-Post, à l'article des Causeries des salons, le passage suivant:
«Le colonel Crawley et sa femme ont reçu hier à dîner une société d'élite. On y remarquait Leurs Excellences le prince et la princesse Peterwaradin; Sa Hautesse Papouchi-Pacha, ambassadeur turc, accompagné de Kibob-Bey, drogman de l'ambassade. La marquise de Steyne, le comte de Southdown, M. Pitt et Lady Jane Crawley, M. Wagg, etc.... Après dîner il y a eu grande soirée, à laquelle ont assisté la duchesse douairière de Stilton, le duc de La Gruyère, la marquise de Chester, le comte de Brie, le comte Alexandre de Strachino, etc., etc., etc.» Nous laissons à l'imagination du lecteur le soin de compléter comme il lui plaira celle liste aristocratique.
Dans ses rapports avec les gens de haute volée, notre petite enchanteresse montrait une franchise et une humilité adroite qui ne tardait pas à lui concilier les personnes qui avaient d'abord conçu pour elle la plus vive prévention. Une fois dans un des premiers hôtels de Londres, où elle mettait peut-être trop d'affectation à parler français avec un ténor de cette nation, lady Grizzel Macbeth jeta sur les deux causeurs un regard dédaigneux et sarcastique.
«Vous parlez le français dans la perfection, lui dit d'un air pincé lady Grizzel, qui se piquait de parler fort bien cette langue, mais qui ne pouvait se défaire d'un accent écossais des plus désagréables.
—Pourrais-je ne pas le savoir, dit Becky d'un ton modeste et en baissant les yeux vers la terre; je l'ai appris en pension, et de plus ma mère était Française.»
Lady Grizzel fut attendrie par l'humilité de cette petite femme. Tout en déplorant les fatales tendances d'un siècle égalitaire qui laissait arriver des personnes de toute condition dans les rangs supérieurs de la société, elle reconnaissait du moins que mistress Rawdon avait le tact nécessaire pour se conduire et ne pas sortir de la place que sa naissance lui avait assignée. Cette noble dame avait du reste une excellente nature, faisait de larges aumônes aux malheureux, mais dans son esprit borné et mesquin, elle s'était persuadée, mon cher lecteur, qu'elle était d'une pâte bien préférable à vous et moi.
Lady Steyne, elle-même depuis la scène du piano, avait aussi subi l'ascendant de Becky, et peut-être au fond n'éprouvait-elle pas pour elle une trop vive répugnance. Les jeunes dames de la maison de Gaunt avaient aussi fini par se radoucir; deux ou trois fois, mais inutilement, elles avaient cherché à susciter des affaires à Becky. Quand Becky se voyait attaquée, elle prenait un air ingénu et candide à la faveur duquel elle ripostait par les plus cruelles méchancetés, qui laissaient tout étourdis ceux qui d'abord avaient pensé l'humilier et la réduire au silence.