Les spectateurs redemandent tous les acteurs; les cris de: l'auteur! Clytemnestre! se font entendre par-dessus les autres. Agamemnon, n'osant s'aventurer sur la scène avec la tunique classique, reste dans les coulisses avec Égisthe et les autres acteurs de ce petit drame. M. Bedwin Sands s'avance alors conduisant par la main Zuleika et Clytemnestre. Un grand personnage veut à toute force être présenté à la charmante Clytemnestre.
«Et maintenant, qu'elle lui a planté le poignard dans le cœur, il lui faut un autre mari? observe avec beaucoup d'à-propos Son Altesse Royale.
—Mistress Rawdon Crawley à été saisissante dans son rôle,» ajoute lord Steyne.
Becky le regarde en riant avec un air joyeux et moqueur qu'elle accompagne de ses plus gracieuses révérences. Les domestiques arrivent avec des plateaux couverts de rafraîchissements, et les acteurs disparaissent de nouveau pour se préparer à une seconde charade.
Les trois syllabes de celle-ci sont jouées de la manière suivante:
Pour la première syllabe on voit le colonel Crawley, chevalier du Bain, qui sort de l'écurie avec un chapeau à grands bords, un bâton, un long manteau et une lanterne. Il traverse la scène en criant l'heure qu'il est. Dans une chambre on aperçoit deux vieilles têtes qui jouent leur cent de piquet, et il est à croire que ces deux bonshommes ne s'amusent pas beaucoup, car ils bâillent sans interruption. Un petit groom leur passe leur robe de chambre, et une bonne pour tout faire, représentée par l'honorable lord Southdown, apporte deux chandeliers et une bassinoire. Quand la bonne s'est acquittée de ses fonctions et qu'elle est repartie, les deux vieux mettent alors leur bonnet de nuit, le groom vient fermer les volets, on entend grincer le pêne dans la serrure. Toutes les lumières s'éteignent, et la musique joue: Dormez, dormez, chers amours.
«Première syllabe[2]!» crie une voix dans la coulisse.
Seconde syllabe: Les lampes se rallument comme par enchantement, la musique joue l'air connu de Jean de Paris: Ah! quel plaisir d'être en voyage! La décoration n'a pas changé, si ce n'est que sur la façade de la maison on aperçoit un écusson aux armes des Steyne; les sonnettes font un bruit infernal; au rez-de-chaussée on voit un homme qui présente à un autre une longue pancarte de papier; celui-ci tape du pied, montre le poing et manifeste par des gestes non équivoques qu'il trouve l'addition trop forte. «Garçon, ma voiture!» crie un autre sur le seuil de la porte; et en même temps il caresse le menton de la fille d'auberge, représentée par l'honorable lord Southdown, et cette fille semble ne pouvoir pas plus se consoler de son départ, que jadis Calypso ne se consolait du départ d'Ulysse. Clic clac! clic clac! on entend le galop des chevaux et le fouet des postillons. Hôtelier, fille d'auberge et garçons, tous se précipitent à la porte; mais au moment où l'étranger de distinction va faire son entrée dans la maison, la toile baisse, et une voix invisible crie aux assistants:
«Seconde syllabe!»
Pendant que tout se dispose pour la représentation de la troisième syllabe, l'orchestre exécute une symphonie nautique: Sur les dunes, Mon beau navire, Quand les flots courroucés. La nature de la musique annonce qu'on va être témoin d'un épisode maritime. Au moment où le rideau se lève, on entend le tintement d'une cloche: «Mettez le cap à la côte», crie une voix; les passagers se montrent d'un air fort soucieux les nuages, qui sont représentés par un rideau noir; tous les marins branlent la tête, comme pour témoigner de leur inquiétude. Lady Langouste, représentée par l'honorable lord Southdown, avec son épagneul sous un bras, son sac de nuit sous l'autre et son mari assis près d'elle, s'efforce de se retenir à un cordage. Plus de doute, on est sur un vaisseau.