Après avoir expédié sa lettre, il revint prendre sa place à table et demanda du vin. Sa conversation bruyante, ses éclats de rire stridents avaient quelque chose d'étrange et de sinistre. À plusieurs reprises il partit d'un ricanement convulsif en songeant à ses terreurs. Cette heure se passa pour lui à boire et à faire le guet, cherchant à saisir le moindre bruit qui lui annonçât la voiture qui allait lui rapporter sa destinée.
À l'expiration du temps fixé, il entendit un bruit de roues devant la porte, et le jeune garçon aux cheveux rouges sortit avec son trousseau de clefs. Une dame attendait dans le salon des visiteurs.
«Le colonel Crawley?» demanda-t-elle d'une voix toute tremblante.
Après lui avoir fait un signe d'intelligence, le garçon referma la porte extérieure sur elle, puis il revint dans la salle à manger, où il dit à Crawley:
«Colonel, on vous demande.»
Rawdon quitta la pièce d'un bond et descendit au parloir, laissant tous les autres convives occupés gaiement à sabler le champagne; un faible rayon de lumière tombait à travers la fente de la porte sur cette dame, qui paraissait fort agitée.
«C'est moi, Rawdon, lui dit-elle d'une voix tremblante dont elle cherchait à déguiser l'émotion; c'est moi, Jane.»
Rawdon en croyait à peine ses yeux et ses oreilles. Il s'élança vers elle, la serra dans ses bras, articula quelques remercîments inintelligibles, puis, s'appuyant sur son épaule, donna un libre cours à ses sanglots. Quant à elle, elle ne comprenait rien à cette émotion.
Il ne fut pas difficile d'obtenir la quittance de M. Moss. Ce brave homme éprouva cependant un certain déplaisir; il avait bien compté avoir le colonel pour convive pendant toute la journée du dimanche. Jane, toute rayonnante de joie et de bonheur, fit sortir Rawdon de la prison de dettes et l'emmena dans la voiture qu'elle avait prise pour hâter le moment de sa délivrance.
«Mon cher Rawdon, lui dit-elle, Pitt était parti pour un dîner politique lorsque votre lettre est arrivée, et alors je n'ai pas hésité; je suis venue vous chercher moi-même.»