En même temps elle lui serrait la main. Peut-être fut-il très-heureux pour Rawdon que sir Pitt ait eu ce jour-là ce devoir ministériel à remplir. Rawdon ne trouvait pas de paroles assez énergiques pour témoigner à sa belle-sœur toute sa reconnaissance. Cette vivacité de sentiments troublait un peu la pauvre petite lady Jane.

«Ah! lui disait-il dans un transport de candeur, vous ne savez pas combien je suis changé depuis que je vous connais et que j'ai mon petit Rawdy. Il a bien fallu que je changeasse un peu, parce que, voyez-vous, je sens là-dessous quelque chose.... J'éprouve.... enfin....»

Il laissa sa phrase inachevée, mais lady Jane le comprit néanmoins, et le soir même, après son départ, assise auprès du berceau de son enfant, elle pria humblement le ciel pour le pauvre pécheur accablé du poids de ses égarements.

En sortant de chez elle, Rawdon se dirigea au pas de course vers Curzon-Street. Il était alors neuf heures du soir; il traversa comme un fou les rues, les carrefours, jusqu'au moment où il s'arrêta enfin tout haletant devant la porte de sa maison. Il recula d'un pas pour s'appuyer sur la grille; puis, levant avec angoisse les yeux du côté des croisées, il vit le salon tout resplendissant de lumière; et pourtant ne lui avait-elle pas écrit qu'elle était au lit et malade? Il resta immobile pendant quelque temps, et la lumière descendant des fenêtres éclairait sa figure pâle et décomposée.

Il tourna sa clef dans la serrure et entra dans la maison. Des éclats de rire partaient de l'étage supérieur. Rawdon portait encore le costume qu'il avait le matin même au moment de son arrestation. Il monta l'escalier sur la pointe du pied; arrivé à la dernière marche, il s'appuya un moment sur la rampe. Point de bruit dans la maison, on avait donné congé à tous les domestiques. Rawdon prêta de nouveau l'oreille: il entendit des éclats de rire se confondant avec une voix qui chantait. C'était Becky qui redisait la romance de la nuit précédente. Une voix rauque criait: «Brava! brava!» Cette voix était celle de lord Steyne.

Rawdon ouvrit la porte et entra. Il vit au milieu de la pièce une petite table dressée, un souper servi, des vins, de l'argenterie. Lord Steyne était étendu sur le sofa, et Becky assise à côté de lui. L'épouse coupable portait une toilette ravissante de coquetterie et de volupté; sur ses bras, à ses doigts, étincelaient les bracelets et les bagues; à son corsage brillaient les diamants que lord Steyne lui avait donnés. Le noble lord tenait une de ses mains dans la sienne, et se penchait pour y déposer un baiser. Mais déjà Becky était debout; car, glacée de terreur, elle venait de voir devant elle la pâle figure de Rawdon.

Puis aussitôt elle essaya de sourire comme pour fêter la venue de son mari; mais ce fut seulement une horrible contraction dans les traits de son visage. Lord Steyne se leva aussi en grinçant des dents, la face livide, les regards bouleversés, la fureur dans les yeux.

Lui aussi essaya de rire; il fit un pas en avant et tendit la main à Rawdon.

«Ah! vous voilà de retour! eh! comment vous portez-vous, colonel?»

La figure de lord Steyne était affreusement contractée, bien qu'il s'efforçât de faire bon visage à l'indiscret qui troublait la fête.