Comme il s'agissait d'un lord, le capitaine Macmurdo apporta un soin particulier à cette opération. Il cira ses moustaches, leur donna le brillant des jours de fête, mit une cravate empesée et son plus beau ceinturon de buffle. Les jeunes officiers, en le voyant arriver pour le déjeuner dans un si brillant costume, lui en firent leur compliment, et lui demandèrent s'il allait se marier et si Crawley était son témoin.

CHAPITRE XXIII.

Même sujet.

Becky n'était point encore revenue de la stupeur et de l'abattement où l'avaient jetée les événements de la nuit précédente, que déjà les cloches des églises voisines annonçaient le service du matin; alors sortant avec peine de son lit, elle alla tirer le cordon de la sonnette pour appeler sa femme de chambre française que nous avons vue auprès d'elle quelques heures auparavant.

Mistress Rawdon Crawley agita vainement la sonnette. Personne ne répondit à son appel, et bien que le cordon finit par céder à la violence de ses secousses, Mlle Fifine ne fit point son apparition. En vain sa maîtresse, en camisole de nuit, le cordon à la main et les cheveux en désordre, s'aventura jusque sur le palier, et appela à plusieurs reprises Mlle Fifine, celle-ci ne se présenta point.

En effet, elle n'était plus dans la maison depuis plusieurs heures, et, suivant l'expression française, elle avait brûlé la politesse à ses maîtres. Après avoir rassemblé tous les bijoux qui couvraient le parquet du salon, Mlle Fifine était montée dans sa chambre, avait fait ses paquets, les avait ficelés, était sortie pour aller chercher un fiacre, avait descendu elle-même ses bagages sans demander l'assistance des autres domestiques, qui la lui auraient probablement refusée, car ils la détestaient cordialement, et, sans dire adieu à personne, elle s'était éloignée de Curzon-Street.

Dans la conviction intime de Mlle Fifine, le ménage de ses maîtres était une maison démontée, où il ne lui restait plus rien à faire. Beaucoup de gens, en pareille circonstance, auraient fait leurs paquets et pris un fiacre comme Mlle Fifine, mais, moins prévoyants ou moins heureux qu'elle, ils n'auraient peut-être pas, comme elle, su mettre en lieu sûr non-seulement leurs biens propres, mais encore quelques débris de ceux de leur maîtresse, si toutefois l'on peut dire que cette dernière ait jamais eu quelque chose à elle.

Non-seulement Mlle Fifine emporta les bijoux ci-dessus mentionnés, mais, de plus, certaines robes sur lesquelles elle avait depuis longtemps jeté son dévolu; item quatre candélabres Louis XIV richement décorés; item six albums ou keepsakes dorés sur tranche; item une tabatière en or qui avait appartenu à la Dubarry; item un charmant petit buvard garni de perles, sur lequel Becky composait d'ordinaire de charmants petits billets roses. Tout cela s'était envolé de Curzon-Street avec Mlle Fifine, avec le service en argenterie disposé sur la table pour le souper que Rawdon était venu interrompre si mal à propos. Mlle Fifine n'avait laissé derrière elle, comme étant trop peu portatifs, que les pelles et les pincettes, les glaces de cheminées et le piano en bois de rose.

Peu de temps après, on put voir dans une boutique de modiste de la rue du Helder, à Paris, une femme qui avait toute l'apparence extérieure de Mlle Fifine. Sa maison, l'une des mieux achalandées de la capitale, était placée sous la protection de milord Steyne. Cette femme parlait toujours de l'Angleterre comme d'un pays livré à la plus insigne mauvaise foi; elle disait à ses demoiselles de magasin qu'elle avait été affreusement volée par les naturels de cette île. Un sentiment compatissant pour de si touchantes infortunes, avait sans doute déterminé le marquis de Steyne à traiter avec générosité Mme de Sainte-Amaranthe: nous souhaitons qu'elle ait tout le succès que mérite sa vertu.

Mistress Crawley, indignée de ne point voir ses domestiques répondre à ses coups de sonnette, et entendant un grand tumulte et un grand tapage à l'étage inférieur, s'enveloppa dans sa robe du matin, et d'un pas majestueux s'avança vers le salon d'où partait le bruit.