À force de réclames et de démarches, le chapelain particulier et sa femme parvenaient à réunir chez eux un ou deux écoliers; le prix de la pension était fort élevé et l'on supposait qu'il était en rapport avec la manière dont en traitait les élèves. Il s'y trouvait un jeune Indien au teint cuivré, à la tête laineuse, à la mise recherchée que personne ne venait jamais voir. Nous pourrions citer encore un garçon de vingt-trois ans, vrai lourdaud, dont l'éducation avait été fort négligée, et auquel M. et mistress Veal cherchaient à faire faire son entrée dans la haute société; item, les deux fils du colonel Rangles, au service de la compagnie des Indes. Ces quatre pensionnaires formaient les convives habituels de la table de M. Veal lorsque Georgy entra dans la maison.
Georgy venait seulement passer la journée dans cette pension. Le matin, il arrivait sous l'escorte de son ami M. Rawson, et lorsqu'il faisait beau dans l'après-midi, on lui amenait son cheval et il allait se promener, accompagné de son groom. Dans cette pension, on attribuait au grand-père de George une fortune fabuleuse, et le révérend M. Veal saisissait toutes les occasions d'y faire allusion, disant à Georgy qu'il était destiné à occuper dans le monde une haute position; que par son application et sa docilité il devait se préparer aux graves devoirs qui allaient peser sur lui dans un âge plus avancé; que l'obéissance dans un jeune homme était la meilleure préparation à l'exercice du commandement dans la virilité, et qu'en conséquence il suppliait Georgy de ne plus apporter de pain d'épice à la pension, ce qui ne pouvait que ruiner l'estomac de MM. Rangles, qui trouvaient une nourriture abondante à la table de mistress Veal.
Au point de vue scolaire, l'Égide de Pallas (c'était le nom que M. Veal donnait à son institution), présentait un heureux mélange de variété et de profondeur. On y traitait dans leur vaste ensemble de toutes les sciences connues. M. Veal avait un planétaire, une machine électrique, un tour, un théâtre dans la buanderie, un cabinet de chimie, une bibliothèque composée des meilleurs auteurs anciens et modernes dans les diverses langues. Il conduisait ses jeunes gens au British-Museum et dissertait devant eux sur les antiquités et les pièces d'histoire naturelle qui s'y trouvaient rassemblées, si bien que les auditeurs se pressaient autour de lui, à ce qu'il disait, et que tout Bloomsbury l'admirait et le prônait comme un puits de science.
En parlant, ce qui lui arrivait assez souvent, il affectait une très-grande recherche dans ses phrases, et demandait au dictionnaire les mots les plus pompeux et les plus recherchés; il avait pour maxime, qu'il n'en coûte pas plus d'employer une épithète étoffée, magnifique et ronflante, que d'en prendre une dont se servirait le premier venu.
Ainsi, par exemple, il disait à George, quand celui-ci arrivait en classe:
«J'ai remarqué, en rentrant dans mon domicile, au retour d'une séance où j'ai eu à appliquer les facultés intuitives de mon intelligence à une exégèse scientifique chez mon excellent ami le docteur Rocaille, archéologue par essence, messieurs, archéologue par essence, j'ai remarqué, dis-je, que les fenêtres de la demeure de votre respectable aïeul resplendissaient d'une clarté qui révèle la solennité d'un jour de fête. Puis-je, sans m'écarter de la vérité, conclure de ces symptômes que M. Osborne a réuni, la nuit dernière, sous ses somptueux lambris, la fine fleur des esprits précellents de notre époque?»
Le petit Georgy, plein de malice et d'espièglerie, et qui savait à merveille contrefaire M. Veal, répondait que M. Veal avait une puissance de pénétration avec les lumières de laquelle il était impossible de s'écarter de la voie de la vérité.
«Eh bien! les commençaux qui ont eu l'honneur de rompre le pain de l'hospitalité à la table de M. Osborne, n'ont eu lieu, j'en suis sûr, qu'à s'applaudir de la succulence des mets. J'ai le droit de m'exprimer ainsi, moi qui, pour ma part, ai été comblé d'une semblable faveur. Au fait, monsieur Osborne, vous arrivez un peu tard ce matin, et vous vous êtes plus d'une fois exposé aux mêmes reproches. Je disais donc, messieurs, que M. Osborne ne m'a pas jugé indigne de m'inviter à m'asseoir à ses somptueux banquets, et bien que j'aie eu pour amphytrions les plus nobles et les plus grands personnages de la terre, et je pourrais dans le nombre vous citer mon ami et mon patron, le très-honorable George, comte de Bareacres, je dois vous déclarer en conscience que la table du marchand anglais offrait à l'œil un spectacle aussi resplendissant que celle d'un noble lord, et que son accueil n'était ni moins magnifique ni moins hospitalier. M. Bluck, voulez-vous reprendre le passage d'Eutrope que nous élucidions lorsque nous avons été interrompus par l'arrivée de maître Osborne.»
Voilà le grand homme auquel on avait confié l'éducation de notre ami George. Amélia ne comprenait rien à ses belles phrases, mais elle n'en tenait pas moins M. Veal pour un prodige de science. La pauvre veuve s'était empressée de se faire une amie de mistress Veal. C'était un bonheur pour elle de se trouver dans la maison à l'arrivée de Georgy, c'était un bonheur pour elle d'être invitée aux conversazioni de mistress Veal, qui avaient lieu une fois par mois, comme en avertissaient des billets roses en tête desquels on lisait ΑΘΗΝΗ, et où le professeur invitait ses élèves et leurs amis à venir prendre leur part d'un thé fort clair et d'une conversation non moins scientifique. La pauvre petite Amélia ne manquait pas une seule de ces réunions et s'y trouvait fort heureuse, puisqu'elles lui procuraient la satisfaction de voir George de plus près. N'importe par quel temps, elle se rendait de Brompton à ces soirées, et en embrassant mistress Veal, elle avait presque les larmes aux yeux de reconnaissance pour les délicieux moments qu'elle lui faisait ainsi passer. Puis, lorsque tout le monde se séparait, que George s'en allait avec son escorte obligée, M. Rawson, la pauvre mistress Osborne mettait ses socques et son châle et regagnait seule sa demeure.
Sous la direction d'un homme qui possédait ainsi la clef de toutes les sciences, l'instruction de George devait prendre un développement vaste et rapide, et ses progrès étaient remarquables, à en juger du moins par les bulletins de la semaine régulièrement adressés à M. Osborne. On y lisait une vingtaine de dénominations appliquées à chacune des branches les plus essentielles de l'enseignement, et le professeur notait en regard les progrès de George dans chacune de ces sciences. En grec, George était marqué ἄριστος; en latin, optimus; en français, très-bien; il en était de même pour le reste. À la fin de l'année, il avait des prix dans toutes les facultés, ainsi que M. Swartz, le jeune créole à la tête laineuse, et beau-frère de l'honorable Mac-Mull, que M. Bluck, à l'esprit inculte et stérile, qu'un certain cancre appelé M. Todd, dont nous avons déjà eu à citer le nom. Chacun de ces messieurs recevait de petits livres dorés et cartonnés qui portaient le mot sacramentel ΑΘΗΝΗ, et en outre, une épigraphe latine de la composition du professeur.