La famille Todd était en quelque sorte vassale de la maison Osborne. De Todd, d'abord son commis, le vieil Osborne avait fait son jeune associé. M. Osborne était le parrain du jeune Todd, qui plus tard, prit le nom de M. Osborne Todd, et devint un des lions à la mode. Miss Osborne avait tenu miss Maria Todd sur les fonts baptismaux, et donnait tous les ans, comme marque d'affection pour son petit protégé, des livres de prières, des brochures, de la poésie d'église qui pouvait passer pour de la poésie de cuisine, et autres cadeaux non moins précieux. De temps à autre, miss Osborne menait promener les Todds dans sa voiture. Lorsqu'ils étaient malades, son valet de pied leur portait de Russel-Square des gelées et des petites douceurs. Mistress Todd déployait un très-joli talent à faire des découpures en papier pour servir de manches aux gigots, pour tailler, dans des navets ou des carottes, des fleurs, rosaces et autres objets d'un effet non moins pittoresque. Tous ces dons naturels, elle les mettait à la disposition de miss Osborne les jours de grands dîners, sans qu'il lui soit jamais venu à l'esprit de demander place au festin. Si un convive manquait au dernier moment, Todd remplissait les fonctions de bouche-trou.
Le soir, mistress Todd et sa Maria revenaient dans leurs plus beaux atours, et attendaient dans le salon que miss Osborne y fît sa rentrée à la tête de sa légion féminine. Aussitôt commençait un feu roulant de duos jusqu'au retour des messieurs. Pauvre Maria Todd! pauvre jeune fille! quelle peine, quel travail lui avaient coûté ces duos et ces sonates avant de les soumettre à l'épreuve de la publicité!
Il semblait que Georgy dût faire peser tout le poids de sa volonté sur quiconque l'approchait, qu'amis, parents, domestiques dussent tous plier le genou devant le petit tyran. L'enfant, du reste, s'accommodait très-bien de ce rôle, ni plus ni moins que beaucoup de monde. George aimait à commander, et peut-être, dans cette disposition, y avait-il chez lui quelque chose d'héréditaire.
À Russell-Square, tout le monde était le très-humble serviteur de M. Osborne, et M. Osborne était le très-humble serviteur de Georgy. Ses manières dégagées, son ton de suffisance à traiter les livres de science et les matières d'enseignement, sa ressemblance avec son père, mort à Bruxelles avant la réconciliation, tout cela inspirait au vieillard une certaine terreur et assurait la puissance et la domination de son petit-fils. À certains gestes, à certaines inflexions de voix, le vieillard tressaillait malgré lui et s'imaginait avoir devant les yeux le père de George. À force d'indulgence pour le fils, il s'efforçait de faire oublier sa dureté pour le père. On était tout surpris de le voir se plier avec tant de facilité aux moindres désirs de l'enfant. Il bougonnait et jurait suivant son habitude contre miss Osborne, mais il accueillait toujours par un sourire le petit George, alors même qu'il arrivait trop tard pour le déjeuner.
La tante de George, mistress Osborne, flétrie par cette existence d'ennuis et de rebuffades, était passée à l'état malheureux de vieille fille. Pour un garçon un peu mutin, il n'était pas bien difficile d'en avoir raison. Si George avait envie d'obtenir d'elle quelque chose, de lui arracher un pot de confiture celé dans ses armoires, un pain de couleur tout sec et tout gercé de la boîte qu'elle s'efforçait de conserver dans la même fraîcheur que dans le temps où elle était l'élève de M. Smee, Georgy n'était pas long à se procurer l'objet de ses désirs, et une fois qu'il en était le maître, il ne songeait plus à sa tante.
En fait d'amis, il avait son vieux maître de pension, bien empesé et bien solennel, qui le flattait à plaisir, un camarade plus âgé que lui qu'il pouvait maltraiter à son aise. Mistress Todd ne manquait jamais de laisser maître Georgy en tête à tête avec sa fille Rosa Jemima, ravissante personne de huit ans.
«Ils sont faits l'un pour l'autre, disait-elle (partout ailleurs, bien entendu, qu'à Russell-Square), qui sait ce qui pourrait arriver? Ce serait un couple charmant!» continuait à penser la mère dans l'ivresse de ses rêveries.
Le grand-père maternel, le pauvre vieillard brisé par le malheur, courbait aussi la tête sous la tyrannie du petit despote; comment ne pas se sentir pris de respect pour un jeune gentleman qui portait de si beaux habits et avait un groom à sa suite. Georgy, d'ailleurs, n'entendait-il pas à tous moments les propos les plus durs, les sarcasmes les plus grossiers sortir à l'adresse de John Sedley de la bouche de son implacable ennemi, M. Osborne. M. Osborne avait coutume de le désigner par l'appellation de vieux gueux, de vieux charbonnier, de vieux banqueroutier, et autres aménités de même nature. Au milieu de pareilles injures, comment le petit Georgy aurait-il appris à respecter un homme que l'on mettait si bas à ses yeux? Quelques mois après l'entrée de George chez son aïeul paternel, mistress Sedley vint à mourir. Il n'avait jamais existé entre la grand'mère et le petit-fils une bien vive tendresse, et l'enfant ne manifesta pas grand chagrin de cette mort. Il vint, dans des habits de deuil tout neufs, voir sa mère, à laquelle il fit part de son regret de ne pouvoir aller au spectacle, dont il avait grande envie.
La dernière maladie de sa vieille mère devint une œuvre de dévouement pour Amélia. Ah! les hommes ne se doutent jamais des souffrances et des sacrifices qui font la vie des femmes. Avec notre prétendue supériorité d'esprit, nous ne pourrions suffire à endurer la centième partie des épreuves que traversent chaque jour ces anges de résignation. Soumission continuelle et sans espoir de récompense; bonté et douceur qui ne se démentent point en présence d'une dureté inflexible. Amour, patience, sollicitude, soins empressés que notre ingratitude et notre indifférence ne savent même pas reconnaître par une bonne parole. Combien s'en trouve-t-il, dans le nombre, qui ont l'âme brisée par la douleur, tandis que leur figure respire le calme et la joie. Faibles et tendres esclaves, elles sont obligées de cacher leurs tortures sous les apparences empruntées du bonheur.
De son fauteuil de valétudinaire, la mère d'Amélia avait passé dans son lit, d'où elle ne devait plus se relever. Mistress Osborne ne la quittait que pour aller voir son cher George. Et encore la vieille dame lui reprochait ces biens rares absences. Elle avait été une mère si bonne, si indulgente, si tendre, au temps de son bonheur et de sa prospérité, et était maintenant aigrie par le malheur et la pauvreté. Ces accès de mauvaise humeur et ce refroidissement d'affection ne diminuaient en rien le dévouement filial d'Amélia. C'était en quelque sorte une diversion à ses autres souffrances; sa pensée était distraite de ces cruelles préoccupations par les exigences continuelles de la maladie. Amélia supportait les impatiences de sa mère avec une douceur inaltérable, relevait l'oreiller que celle-ci trouvait toujours mal placé, avait une réponse de consolation à toutes ses plaintes et à tous ses reproches; adoucissait ses souffrances par ces bonnes paroles dont les cœurs simples et religieux connaissent seuls le secret. Enfin elle ferma ces yeux qui, pendant de longues années, avaient eu pour elle de si tendres regards.