Alors elle reporta toute sa tendresse sur son malheureux père, abattu par le dernier coup qui venait de le frapper, et lui consacra tout son temps, à lui qui désormais se trouvait entièrement seul au monde. Sa femme, son honneur, sa fortune, tout avait disparu autour de lui. Amélia pouvait seule se faire le soutien et l'appui de ce vieillard chancelant et brisé. Cette histoire, une imagination sensible la trouvera tout entière en elle-même, pour les autres il est inutile de l'écrire.
Un jour que les jeunes élèves de M. Veal étaient réunis dans la classe, et que l'honorable chapelain du comte de Bareacres se livrait à ses divagations ordinaires, un brillant équipage s'arrêta devant la porte où se dressait la statue d'ΑΘΗΝΗ (Minerve) et deux messieurs en sortirent. Les deux messieurs Rangles se précipitèrent vers la fenêtre, pensant que c'était leur père qui arrivait de Bombay; l'écolier de vingt-trois ans qui suait sang et eau sur un passage d'Eutrope, alla aussi appliquer son grand nez au carreau et regarder la voiture, dont un garçon de place ouvrait la portière et abaissait le marchepied.
«Tiens, observa M. Bluck, il y en a un gros et un maigre.»
Pendant ce temps le marteau retombait sur la porte comme un coup de tonnerre. Les deux étrangers excitaient la plus vive curiosité dans ce jeune auditoire, le chapelain en particulier voyait en eux les pères de quelques futurs élèves, maître George lui-même ne fut pas non plus fâché de saisir ce prétexte pour fermer son livre.
Le domestique de la maison, avec son habit râpé et ses boutons de cuivre qui commençaient à rougir, car il lui était bien recommandé de mettre sa livrée avant d'aller ouvrir, vint annoncer dans l'étude que deux messieurs demandaient à voir maître Osborne. Le professeur avait eu le matin même une petite altercation avec son élève à propos de pétards que celui-ci avait fait partir pendant la classe. Mais cette visite inattendue rendit à sa figure sa sérénité et sa bonne humeur habituelle.
«Je vous permets, monsieur Osborne, d'aller voir ces messieurs qui viennent d'arriver en voiture. Présentez-leur mes compliments respectueux, ainsi que ceux de mistress Veal.»
Georgy se rendit au parloir, où il trouva les deux étrangers, qu'il toisa des pieds à la tête, comme à son ordinaire, sans se sentir le moins du monde intimidé. L'un était gras et portait d'épaisses moustaches; l'autre était maigre et long, avait un habit bleu, la figure noircie par le soleil et les cheveux grisonnants.
«Quelle ressemblance! fit le monsieur long et maigre avec un mouvement de surprise. Eh bien! George, nous reconnaissez-vous?»
La figure du petit garçon se couvrit de rougeur, comme lorsqu'il éprouvait une vive émotion, ses yeux brillèrent d'un éclair d'intelligence.
«Je ne connais pas l'autre, dit-il alors, mais vous, je crois que vous êtes le major Dobbin.»