C'était, en effet, notre ancien ami. Tout ému du plaisir de se voir reconnu, il attira l'enfant vers lui.

«Votre mère vous a donc quelquefois parlé de moi? lui demanda-t-il.

—Ah! je crois bien, répondit George, et bien souvent, encore!»

CHAPITRE XXV.

Des rivages du Levant.

C'était un véritable triomphe pour l'égoïsme et l'orgueil du vieil Osborne, de voir l'infortuné Sedley, son ancien rival, son ennemi, son bienfaiteur, dans l'humiliation de la détresse et réduit à la fin à recevoir des secours pécuniaires de l'homme qui l'avait le plus outragé. L'heureux du monde, tout en accablant de sa haine l'infortuné vieillard, lui faisait de temps à autre passer quelques secours. Tout en remettant à George de l'argent pour sa mère, il faisait comprendre à l'enfant, par des allusions grossières et brutales, que son grand-père maternel n'était qu'un misérable banqueroutier qu'il tenait à merci, et que John Sedley était encore en reste de reconnaissance avec l'homme auquel il devait déjà tant d'argent. George reportait à sa mère ces insultantes paroles, et les redisait au pauvre infirme abandonné, auquel Amélia consacrait désormais toute sa vie, et le bambin affectait des airs protecteurs à l'égard de ce faible vieillard déçu dans toutes ses espérances.

Il en est peut-être qui reprocheront à Amélia de manquer à un légitime sentiment d'amour-propre en acceptant des secours d'argent de l'ennemi de son père. Mais cette pauvre créature avait-elle jamais connu ce que c'était que l'amour-propre? elle avait pour cela trop de simplicité dans l'âme, trop besoin d'un appui pour la soutenir. Depuis son mariage avec George Osborne, sa part en ce monde avait été la pauvreté, les humiliations, les privations quotidiennes, de dures paroles, un dévouement sans récompense. Il faut bien qu'il y ait des pauvres et des riches, comme disent ceux qui ont pour partage de boire à la coupe du bonheur. Assurément! mais au moins, sans chercher à sonder les mystères de la justice divine, rappelez-vous qu'en vous faisant naître dans la pourpre et la soie, la Providence vous a commandé la charité pour ceux qui vivent dans les haillons et la misère.

Amélia recueillait donc sans se plaindre, et presque avec un sentiment de gratitude, les miettes tombées de la table de son beau-père, et qui lui servaient au moins à nourrir l'auteur de ses jours. Elle avait compris que là était son devoir, et il était dans sa nature de faire de sa vie un perpétuel sacrifice à ceux qu'elle entourait de son affection. Dans le temps où le petit Georgy était encore auprès d'elle, que de longues nuits n'avait-elle pas passées à travailler pour lui sans qu'il s'en doutât, sans qu'il l'en ait seulement jamais remerciée; que de rebuts, que de dégoûts, que de privations, que de misères n'avait-elle pas endurés pour assurer un peu plus de bien-être à son père et à sa mère. Au milieu de ses sacrifices, de ses dévouements, dont sa solitude avait seule le secret, elle n'avait pour son amour-propre pas plus d'égards que le monde. C'est que l'humble créature pensait, dans son cœur, que sa position dans sa vie était encore au-dessus de ses mérites à elle, pauvre roseau pliant et méprisé.

La vie d'Amélia, qui s'était annoncée d'abord sous de favorables augures, se terminait, on le voit d'une bien triste manière, dans la dépendance et l'humiliation. Les visites du petit George faisaient du moins pénétrer dans sa prison comme des lueurs d'espérance. Russell-Square était pour elle la terre promise; toutes les fois qu'elle pouvait s'échapper, c'était là le but de ses promenades; mais il fallait rentrer le soir dans son cachot pour y remplir ses pénibles devoirs, pour veiller sur des malades qui ne lui avaient aucune reconnaissance de ses soins, et là il lui fallait subir les lamentations et les exigences despotiques de vieillards aigris par les malheurs et les années.

La mère d'Amélia fut enterrée dans le cimetière de Brompton. Le convoi eut lieu par un jour de pluie et de brouillard, qui rappela à Amélia celui de son mariage; son petit garçon, en magnifiques habits de deuil, était assis à côté d'elle. En cette triste circonstance, ses pensées l'entraînèrent bien loin de la cérémonie qui s'accomplissait alors sous ses yeux; tout en serrant la main de George dans la sienne, elle souhaitait presque d'être à la place de.... Mais non, comme à son ordinaire, elle se sentit toute honteuse de son égoïsme, et demanda à Dieu de lui donner des forces pour accomplir son devoir jusqu'au bout.