«Il va me trouver parfaitement en règle, Emmy,» disait le vieillard d'un air satisfait.

Emmy lui répondit par un sourire.

«Je crains bien que Jos ne regarde pas ces papiers.

—Vous n'y entendez rien, ma chère,» lui répondit son père en hochant la tête avec un air d'importance.

Certes, il avait raison, Emmy n'y entendait rien, et il est à déplorer que tant d'autres y soient au contraire si entendus. Toutes ces paperasses, bonnes pour l'épicier, une fois disposées sur son bureau, le vieux Sedley les couvrit soigneusement d'un mouchoir de couleur; c'était un cadeau de l'Inde envoyé par le major Dobbin, puis il enjoignit, du ton le plus solennel, à la fille et à la dame de la maison, de ne point toucher à tout cela; c'étaient des papiers qu'il avait préparés et mis en ordre pour l'arrivée de M. Jos Sedley le lendemain matin, de M. Jos Sedley de la compagnie des Indes orientales, division du Bengale!

Le lendemain matin, Amélia trouva son père sur pied; il s'était levé de très-bonne heure. Jamais elle n'avait remarqué en lui une aussi grande agitation de corps et d'esprit.

«Je n'ai pu fermer l'œil, ma chère Emmy, dit-il à sa fille. Je pensais à ma pauvre Bessy. Je pensais que si elle avait été encore de ce monde, elle serait venue se promener avec moi dans la voiture de Jos. Elle a eu aussi la sienne autrefois, et elle y faisait fort bonne mine.»

Ses yeux, en même temps, se remplissaient de larmes qui s'amassaient sur le bord de ses paupières et roulaient lentement le long de ses joues. Amélia les essuya et l'embrassa avec un doux sourire; puis elle fit à la cravate du vieillard un nœud des plus magnifiques; elle lui mit ensuite son épingle en or, triste reste de sa grandeur passée. Installé de la sorte dans son vieux fauteuil, dès six heures du matin, en grand costume des dimanches, il attendit l'arrivée de son fils.

Dans la grande rue de Southampton, de splendides étalages de tailleur provoquent par leur élégance l'admiration de tous les passants; derrière des glaces de toute hauteur se laissent apercevoir des habits dont la coupe gracieuse est faite pour charmer l'œil et tenter l'acheteur; la soie et le velours, l'or et le satin y rivalisent d'éclat et de magnificence. Sur des gravures qui n'ont point leurs pareilles dans la réalité, de merveilleux dandys avec une vitre à l'œil donnent la main à de petits enfants qui ont tous de grands yeux et des cheveux frisés; ou bien encore ce sont des amazones caracolant autour de l'Achille d'Apsley-House. Bien que la garde-robe de Jos fût garnie des plus splendides vêtements qui soient sortis des ateliers de Calcutta, il pensa qu'avant de se présenter à la ville pour y faire une entrée convenable, il devait se munir de quelques-unes de ces galantes nouveautés. Il choisit en conséquence un gilet de satin cramoisi parsemé de papillons d'or, un autre gilet en velours rouge à carreaux blancs avec un collet rabattu, et compléta son costume par une cravate bleu de ciel et une épingle en or surmontée d'un cavalier en émail rose franchissant une barrière. Après ces emplettes seulement, il se crut en état de paraître dignement dans la grande Cité. L'ancienne gaucherie de Jos et sa funeste maladie de rougir à tout propos semblaient avoir cédé désormais devant la conscience de sa valeur personnelle, et s'il éprouvait encore sous le regard des femmes, aux bals du gouverneur, un certain malaise suivi de quelque rougeur, si leurs œillades le faisaient fuir avec un reste d'effroi, c'était uniquement parce qu'il avait peur d'inspirer une trop forte passion dont il n'aurait su que faire avec sa résolution bien arrêtée de ne jamais se marier, et cependant tout Calcutta ne possédait personne qui pût y faire aussi bonne figure que Waterloo Sedley. C'était lui qui avait le train de maison le plus splendide, c'était lui qui donnait les meilleurs déjeuners de garçon, c'était lui qui avait la cuisine la mieux montée.

Pour faire un habit à un homme de sa circonférence et de son importance, le tailleur demanda au moins un jour, qui fut employé par Sedley à chercher un domestique pour le servir lui et son nègre, à aller retirer ses bagages, ses boîtes et les livres qu'il n'avait jamais lus, ses caisses de provisions, ses châles destinés il ne savait pas encore bien à qui, et enfin tout le reste de ses richesses indiennes.