Le troisième jour, Jos se décida enfin à partir pour Londres dans tout l'éclat de sa nouvelle toilette. Le nègre installé sur le siége à côté du domestique européen claquait des dents et grelottait de froid sous le tartan qui l'enveloppait. Jos fumait dans la voiture et de temps à autre lâchait une bouffée de tabac par la portière. Il avait un extérieur si majestueux et si solennel que les gamins accouraient pour le voir passer et le prenaient tout au moins pour le gouverneur général. Quant à lui, on peut en être assuré, il se rendait volontiers aux invitations empressées des hôteliers de la route; il ne manqua pas une seule fois de se rafraîchir dans toutes les petites villes qu'il traversa.

Par précaution, il avait pris avant le départ un copieux déjeuner à Southampton, composé à la fois de riz, de poisson et d'omelette; l'estomac ainsi garni, il avait pu aller jusqu'à Winchester, où un verre de xérès lui avait paru nécessaire. À Alton, il était descendu pour goûter à la bière, en grand renom dans la localité. À Farnham, il s'était arrêté pour visiter le château de l'évêque et prendre une légère collation composée d'anguilles, de côtelettes, de haricots de Soissons, le tout arrosé d'une bouteille de bordeaux. Se sentant un peu impressionné par le froid, au relais de Bagshot, et voyant son nègre claquer de plus en plus des dents, il avait avalé un grog pour se réchauffer. Si bien qu'en débarquant à Londres, il avait l'estomac garni de vin, de bière, de viande, de xérès, de poisson et de tabac, ni plus ni moins que la cabine aux provisions d'un bateau à vapeur. Il commençait déjà à se faire nuit lorsque la voiture arriva avec un bruit de tonnerre devant la petite porte de Brompton, où, par un sentiment de tendresse filiale, il avait voulu descendre avant d'aller au logement que M. Dobbin avait dû arrêter pour lui chez Slaughter.

Les habitants de la rue étaient tous à leurs fenêtres; la petite bonne de la maison accourut à la porte grillée du jardin; les dames Clapp regardèrent par le soupirail de la cuisine. Emmy était fort occupée au milieu de ses chiffons, tandis que le vieux Sedley, dans le petit salon, battait la campagne plus que jamais. Jos descendit de sa berline, s'avança avec un air majestueux à travers le jardin en faisant crier le gravier sous ses pas. Il était escorté du nouveau domestique qu'il avait engagé à Southampton, et de son nègre, transi de froid, et dont la figure noire, sous l'impression de la température, était devenue couleur café au lait. Le pauvre gelé produisit une sensation immense sur mistress et miss Clapp, qui, étant sorties de leur retraite pour écouter peut-être à la porte du salon, trouvèrent Loll Jewab étendu sur un banc, tremblant de tous ses membres, au milieu de lamentations pitoyables, et dont les grandes prunelles jaunes et les dents d'une blancheur éblouissante se détachaient sur l'ébène de sa figure.

Car, mon cher lecteur, vous avez dû remarquer que nous avons adroitement fermé la porte sur Jos, son vieux père, sa douce et aimable sœur, pour laisser passer les premiers épanchements de la tendresse. Le vieillard fut très-ému, sa fille ne le fut pas moins, comme on peut se l'imaginer, et Jos céda aussi quelque peu à l'attendrissement général. Après dix années d'absence, quel est l'égoïste assez endurci pour que les souvenirs du passé, les liens de la famille n'aient aucun pouvoir sur lui? La séparation semble consacrer les affections du jeune âge, et lorsqu'on reporte sa pensée sur les plaisirs évanouis, les chagrins dont ils furent entourés disparaissent dans l'éloignement pour ne plus laisser voir que ce qu'ils ont eu de doux et d'aimable. Jos avait réellement du plaisir à serrer la main de son père, malgré le refroidissement passager qu'avaient amené entre eux les entreprises commerciales. Il était enchanté de voir sa sœur, si charmante dans le temps où le chagrin n'avait pas encore chassé le sourire de ses lèvres, et il suivait avec peine les rides profondes que l'indigence, le malheur et les années avaient marquées dans les traits de ce vieillard, traversé par de si cruelles épreuves. Emmy, allant au-devant de son frère jusqu'à la porte, lui avait glissé quelques mots à l'oreille pour lui apprendre la mort de leur mère et lui recommander de n'en point parler devant le vieux Sedley. Précaution inutile! ce fut là le premier sujet par lequel débuta le vieux Sedley, et il versa d'abondantes larmes. L'émotion fut contagieuse pour le fonctionnaire de la compagnie des Indes, et ce spectacle lui inspira de plus sérieuses réflexions qu'il n'était habitué à en faire.

Le résultat de cette entrevue fut on ne peut plus satisfaisant sans doute, car lorsque Joseph fut remonté dans sa chaise de poste pour se faire conduire à son hôtel, Emmy embrassa tendrement son père et lui demanda avec un air de triomphe si elle n'avait pas eu raison de lui soutenir que son frère avait un excellent cœur.

Jos Sedley, touché en effet de la misérable position de ses parents, leur déclara, au milieu des premiers épanchements du cœur, qu'il voulait sans plus de retard les soustraire à la gêne et au besoin, que pendant tout le temps qu'il allait passer en Angleterre, et il ne prévoyait pas qu'il dût en partir de sitôt, il mettait à leur disposition et sa maison et ce qu'il possédait. Amélia ferait à merveille les honneurs de sa table jusqu'au moment où elle deviendrait en son propre nom maîtresse de maison.

En entendant ces paroles, la pauvre femme laissa tristement tomber sa tête sur sa poitrine, puis les larmes commencèrent à arriver en abondance; elle avait bien saisi le sens caché sous ces paroles. Elle avait causé longuement à ce sujet avec sa jeune confidente miss Mary, le même soir de la visite du major. L'indiscrète Polly avait fait une découverte qu'elle ne put garder pour elle, et dont elle s'empressa de faire part à Amélia. Elle lui raconta le tressaillement, le frisson de joie qui avaient trahi Dobbin au moment où, M. Binney passant à côté d'eux avec sa jeune épouse, le major avait reconnu qu'il n'avait plus de rival à craindre.

«N'avez-vous pas remarqué, disait-elle à Emmy, comme il était tout hors de lui quand vous lui avez demandé s'il était marié, et avec quelle vivacité il vous a répondu: Où avez-vous entendu un pareil mensonge? Ah! madame, madame, ses yeux ne vous ont pas quittée un seul instant, et je crois en vérité que ses cheveux ne sont devenus gris qu'à force de penser à vous.»

Amélia, levant alors les yeux, regarda les portraits de son mari et de son fils suspendus au-dessus de son lit. Puis, elle ordonna à sa petite protégée de ne plus jamais, au grand jamais, lui parler de semblables choses. Le major Dobbin avait été l'ami intime de son mari, son protecteur affectueux et dévoué, celui de son fils; elle l'aimait comme un frère, mais une femme qui avait eu le bonheur d'avoir un époux comme le sien, et à cette pensée ses yeux se tournaient vers le mur, ne pouvait songer à un nouvel hyménée.

La pauvre Polly soupira et pensa au jeune chirurgien Tom Kins, qui, à l'église, avait toujours tourné les yeux de son côté, et qui, par les œillades incendiaires qu'il lui lançait, avait presque amené son pauvre petit cœur à capitulation; elle savait déjà le parti qu'elle prendrait si le hasard voulait qu'il mourût. Elle craignait qu'il ne fût poitrinaire, ses joues étaient si rouges et sa taille si mince.