Ce n'est point qu'Emmy, instruite de la passion du bon major, en éprouva de l'aversion ou du dédain. Quelle femme aurait pu se fâcher de l'attachement d'un cœur aussi loyal et aussi sincère? Sans encourager son admirateur, Emmy avait pour lui cette estime et cette amitié que méritait bien un si complet dévouement, et tant qu'il renfermerait en lui-même ses secrets sentiments de tendresse, oh! alors elle ne demandait pas mieux que de lui faire un accueil franc et cordial; mais s'il venait à lui faire ses propositions, alors elle prendrait la parole pour mettre un terme à des espérances qui ne pouvaient jamais devenir une réalité.
Ce soir-là, après sa conversation avec miss Polly, elle dormit d'un sommeil plus profond. Elle éprouvait une joie qu'elle n'avait pas goûtée depuis longtemps.
«Je suis bien aise, pensait-elle, qu'il n'aille pas épouser cette miss O'Dowd. La sœur du colonel O'Dowd n'a pas la délicatesse de sentiments qu'il faut à la femme du major William.»
Mais parmi les femmes qu'elle connaissait, laquelle aurait bien fait l'affaire? Ce n'était point miss Binney, elle était trop vieille et avait trop mauvais caractère. La petite Polly était trop jeune. Mistress Osborne, avant de s'endormir, ne réussit à trouver personne qui aurait pu convenir au major.
Jos se trouvait si commodément installé à Saint-Martin-Lane, y goûtait avec tant de charmes les douceurs de son hookah, et se trouvait si bien à portée de tous les théâtres, qu'il serait indéfiniment resté chez Slaughter, s'il n'avait été harcelé par les vives instances du major. Notre digne ami ne laissa ni paix ni trêve à maître Jos que celui-ci n'eût exécuté sa promesse de prendre chez lui Amélia et son père. Jos était une pâte molle que le premier venu pétrissait à sa guise; et quant à Dobbin, il prenait plus à cœur ce qui intéressait les autres que ce qui le touchait personnellement. L'employé civil devint donc le point de mire de toutes les manœuvres si louables d'ailleurs de l'excellent Dobbin. Il ne faisait jamais la moindre objection toutes les fois que son ami lui disait de vendre, d'acheter ou de céder quelque chose. Loll Jewab, l'Indien, après avoir été quelque temps poursuivi des huées de l'impitoyable jeunesse de Saint-Martin-Lane toutes les fois qu'il montrait dans la rue sa figure basanée, fut renvoyé à Calcutta sur un bâtiment équipé en partie par le père de Dobbin; toutefois, avant de quitter son maître, il lui apprit à préparer un pilaw et un curry et à bourrer une pipe. La principale occupation de Jos et son plus grand plaisir était de surveiller la confection d'une jolie voiture qu'il avait commandée avec le major chez un carrossier voisin. Il avait fait emplette d'une paire de chevaux avec lesquels on le voyait se promener au parc ou faire visite aux amis qu'il avait connus dans l'Inde. Il sortit fréquemment avec Amélia, et lorsqu'il en était ainsi, on pouvait presque toujours voir le major Dobbin sur la banquette de derrière. D'autres fois, le vieux Sedley accompagnait sa fille, et miss Clapp, qu'Amélia emmenait quelquefois avec elle, était enchantée de se faire voir avec son châle jaune et dans cette splendide voiture à son jeune chirurgien dont elle apercevait parfaitement la figure à travers les fentes de la croisée.
Peu après la première visite de Jos à Brompton, il se passa dans cette humble demeure où les Sedley avaient vécu dix années de leur vie, une scène des plus touchantes. La voiture de Jos, non pas celle d'apparat, une autre qu'il avait louée temporairement, pour attendre qu'on eût fini de construire celle dont nous avons parlé, vint prendre un matin le vieux Sedley et sa fille pour ne plus les ramener dans cette demeure. Les larmes que le maître et la maîtresse du logis et leur fille versèrent en cette occasion furent aussi sincères qu'aucune de celles qui ont été versées dans le cours de cette histoire. Pendant cette longue durée de rapports journaliers et intimes, ils ne pouvaient se rappeler une dure parole sortie de la bouche d'Amélia. En toute occasion même douceur et même bonté; même égalité de caractère, jusque dans les circonstances où miss Clapp s'était montrée la plus exigeante et avait réclamé son loyer avec une certaine aigreur. Lorsque cette excellente et bonne créature fut sur le point de la quitter pour tout à fait, la maîtresse de la maison se reprocha son excessive dureté. Elle avait les larmes aux yeux en fixant sur le volet, avec des pains à cacheter, l'écriteau qui annonçait la vacance de ses petites chambres; jamais, jamais elle ne pouvait espérer de revoir de pareils locataires, et la suite ne confirma que trop ce funeste pressentiment. Miss Clapp se vengea de la perversité de l'espèce humaine en levant sur ses locataires de très-lourdes contributions pour le thé et les rôties; le plus souvent ils faisaient la moue et grognaient beaucoup, quelques-uns ne payaient pas, et aucun d'eux ne restait. La maîtresse du logis se prenait alors à regretter ses vieux et fidèles amis.
Quant à miss Mary, le jour du départ d'Amélia, son chagrin fut tel, que nous renonçons à le dépeindre. Depuis son enfance, elle ne l'avait pas quittée un seul jour, et avait pour elle une passion si vive et si tendre, que lorsque la voiture vint chercher Amélia, la jeune fille s'évanouit presque dans les bras de son amie, dont l'émotion n'était pas moins grande que la sienne. Amélia aimait miss Clapp comme sa fille; pendant onze ans elle l'avait eue pour confidente de ses pensées et de ses peines. La séparation fut donc des plus déchirantes pour toutes les deux. Il fut du moins convenu que Mary irait voir souvent miss Osborne dans la grande maison qu'elle allait occuper, et où Mary était sûre qu'elle ne serait jamais aussi heureuse que sous l'humble toit qu'elle quittait.
Espérons qu'elle se trompait dans cette appréciation de l'avenir, car cet humble asile avait donné bien peu de jours de bonheur à la pauvre Emmy. La fatalité semblait s'y être appliquée à l'y persécuter, et elle éprouva un sentiment pénible toutes les fois qu'elle fut obligée de revenir dans cette maison et de se trouver en face de la femme qui l'avait tyrannisée, dont elle avait eu à essuyer les bourrades et les reproches, et même la brusque familiarité, chose qui ne lui était pas moins pénible. Les serviles protestations de bons offices qu'Amélia en reçut lorsqu'elle se trouva en pleine voie de prospérité furent loin d'être beaucoup plus agréables à cette dernière. Sa voix n'avait pas assez d'inflexions diverses pour témoigner de son admiration pour cette nouvelle maison et pour l'ameublement qui la décorait. Elle tâtait avec les doigts toutes les robes de mistress Osborne et en estimait la valeur; elle protestait bien haut et bien fort que rien n'était trop beau pour une si excellente dame. En recevant ces banales flatteries, Emmy ne pouvait s'empêcher de se souvenir que c'était la même bouche dont les grossières et cruelles paroles lui avaient causé de si vives souffrances; que c'était la même personne qui la recevait si mal lorsqu'il lui était arrivé de lui demander des délais pour payer son terme; qui la taxait de folles dépenses lorsque par hasard elle achetait quelques petites douceurs pour son père et sa mère souffrants, qui enfin avait pris plaisir à lui faire avaler jusqu'à la lie le calice de l'humiliation.
Personne ne saura jamais tous les chagrins qui ont joué un si grand rôle dans la vie de cette pauvre femme; elle ne voulut point les laisser voir à son père dont l'imprévoyance était la cause principale de ses afflictions, et supportait sans se plaindre les conséquences d'une faute à laquelle elle était étrangère. Par sa nature humble et douce, elle semblait prédestinée au rôle sublime de l'immolation.
Il n'est pas de malheur qui n'ait, dit-on, son bon côté. En effet, la pauvre Marie éprouva un si violent accès de douleur du départ de son amie, qu'il fallut la confier aux mains du jeune aide en chirurgie dont les soins la rétablirent au bout de quelque temps. Emmy, en quittant Brompton, laissa en souvenir à Marie tous les meubles que cette maison renfermait. Elle enleva seulement les tableaux placés au-dessus du chevet de son lit ainsi que son vieux piano, son vieux piano dont les sons étaient un peu sourds et cassés à cause de son grand âge, mais pour lequel elle conservait toujours une affection particulière. Elle était encore enfant lorsqu'elle s'en servit pour la première fois, c'était un cadeau que lui avaient fait ses parents; et lorsque la ruine la plus complète vint s'abattre sur sa famille il avait été sauvé du naufrage et lui avait été donné comme une seconde fois.