Jamais auparavant il n'était venu à l'idée du vieil Osborne que la pauvre veuve avait pu éprouver quelque peine à se séparer de son fils, et que du moment qu'elle le voyait en brillante position, elle ne dirait pas se trouver parfaitement satisfaite. Une réconciliation semblait donc prochaine et à peu près assurée, et le cœur d'Amélia commençait déjà à battre avec violence à la terrible pensée d'une entrevue avec le père de George.
Mais toute probable qu'elle paraissait, cette entrevue ne devait point avoir lieu. La maladie du vieux Sedley, et sa mort qui survint peu après, l'ajourna pour quelque temps. Cet événement et d'autres de même nature avaient fait une vive impression sur l'esprit de M. Osborne, chez lequel l'affaiblissement des forces morales semblait suivre le déclin des années. Il avait fait venir ses hommes d'affaires pour modifier sans doute quelque chose à son testament. Son médecin qui, en l'examinant attentivement, le trouva fort changé et fort malade, déclara qu'une saignée et un voyage à la mer étaient de toute nécessité; mais le vieillard ne se soumit ni à l'une ni à l'autre de ces prescriptions.
Un jour, comme il ne descendait point pour le déjeuner, son domestique monta à son cabinet de toilette, et le trouva étendu sur le parquet en proie à une violente attaque. On s'empressa d'en informer miss Osborne, les médecins furent appelés, on eut recours à la saignée et aux ventouses. Osborne recouvra un peu sa connaissance, mais il ne put jamais reprendre l'usage de la parole, malgré tous les efforts qu'il fit à plusieurs reprises; il mourut enfin au bout de quatre jours. Les médecins cédèrent la place aux entrepreneurs des pompes funèbres. Toutes les fenêtres de la façade restèrent closes, et Bullock accourut de la Cité en toute précipitation.
«Combien a-t-il laissé à cette petite peste, demanda-t-il; bien sûr, il ne lui aura pas donné la moitié de sa fortune; il aura certainement fait un partage en trois portions égales.»
Il y avait bien là, en effet, un sujet de très-vive préoccupation; mais qu'avait voulu dire le moribond, lorsqu'à deux ou trois reprises différentes, il avait inutilement cherché à parler? Il désirait sans doute revoir Amélia, et avant de quitter ce monde, faire sa paix avec l'épouse fidèle et dévouée de son fils. Oh! sans doute, car son testament était la preuve qu'il avait enfin écarté cette haine qui, si longtemps, avait rempli son cœur.
On trouva, après sa mort, dans sa robe de chambre, la lettre au grand cachet rouge que son fils lui avait écrite la veille de la bataille de Waterloo. Il avait aussi passé en revue d'autres papiers relatifs à toute cette affaire, car la clef du coffre où il les tenait serrés était encore dans sa poche, et les cachets des enveloppes qui les avaient renfermés étaient brisés de fraîche date; probablement cela s'était passé la nuit qui avait précédé son attaque, et où le sommelier en lui apportant son thé, l'avait trouvé à lire dans son cabinet la grande Bible rouge de famille.
À l'ouverture du testament, on trouva que la moitié de sa fortune avait été laissée à George, et que le reste était partagé entre les deux sœurs. M. Bullock pouvait, à son choix, continuer les affaires au profit commun ou bien retirer sa part de la maison commerciale. Une rente de cinq cents louis, imputable sur la part de George était constituée à sa mère, «la veuve de mon bien-aimé fils George, Osborne,» avait écrit le vieillard, Amélia était de plus autorisée à reprendre son fils avec elle.
Le vieillard désignait le major Dobbin, «l'ami de son fils bien-aimé,» pour exécuteur testamentaire. «En reconnaissance de la noble assistance qu'il a prêtée à mon petit-fils et à sa mère en leur venant en aide avec ses propres ressources, je le prie d'accepter, avec l'expression de ma gratitude, la somme nécessaire pour acheter un brevet de lieutenant-colonel, si mieux il n'aime en disposer autrement.»
En apprenant que son beau-père avait ainsi, à ses derniers moments, déposé toutes ses préventions contre elle, Amélia se laissa aller à toutes les douceurs de la reconnaissance pour les dernières dispositions qu'il avait faites en sa faveur; mais ses transports ne connurent plus de bornes lorsqu'elle eut appris que Georgy allait lui être rendu, et qu'elle le devait à William; que c'était enfin la généreuse assistance du major qui l'avait soutenue dans les dures épreuves de la pauvreté; oh! alors, elle tomba à genoux, et, par une fervente prière, appela les bénédictions du ciel sur ce noble et généreux ami. Elle éprouva une joie ineffable à se prosterner, à s'humilier devant ce prodige d'affection et de dévouement.
N'avait-elle donc que de la reconnaissance pour payer un dévouement si complet, si désintéressé? À peine une pensée plus tendre se présentait-elle à son esprit, qu'aussitôt l'ombre de George, paraissant sortir de la tombe, se dressait devant elle pour lui dire: «Vous m'appartenez, vous m'appartenez à moi seul, et maintenant et toujours.» William, hélas! ne connaissait que trop les sentiments qu'elle éprouvait; sa vie entière ne s'était-elle pas passée ainsi à les deviner?